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Le chaînon manquant

Un journal en ligne sur les questions urbaines à Liège
mercredi 11 décembre 2013

Analyse

Un ascenseur pour faire revivre la gare de Jonfosse ?

Dans un quartier où la mobilité est parfois difficile, la gare de Jonfosse apparaît comme un atout maître sous-utilisé. Nous proposons d’y construire un ascenseur urbain, pour la mettre en relation avec le quartier Saint-Laurent et lui donner un nouvel essor.

11 décembre 2013 - par François Schreuer

L’idée d’un ascenseur urbain sur le site de la gare de Jonfosse a été introduite dans le débat public par l’asbl urbAgora en octobre 2009, dans le cadre d’une rencontre avec les deux comités de quartier de Saint-Gilles et de Saint-Laurent/Saint-Martin, qui nous avaient invités à présenter, lors d’une réunion publique, une réflexion |1| sur l’avenir de la mobilité dans cette partie de la ville dont l’engorgement récurrent préoccupe ses habitants. L’idée avait été lancée, et n’avait pas été approfondie depuis lors.

La rédaction de la présente analyse fait suite à une rencontre, en novembre 2013, entre l’équipe d’urbAgora et le « Mouvement Saint-Gilles » ; au terme de laquelle il nous a paru nécessaire d’approfondir les enjeux de ce projet, pour répondre à l’intérêt suscité par cette idée auprès d’habitants du quartier.

Cette proposition s’inscrit dans une réflexion plus large — développée notamment autour de la proposition du téléphérique vers la Citadelle qu’urbAgora défend depuis plusieurs années — que nous menons sur l’enjeu que représente la contrainte topographique à Liège. Face au constat d’une mobilité automobile extrêmement contrainte par la présence du coteau, qui constitue une véritable césure au sein du tissus urbain et concentre le trafic sur quelques goulets d’étranglement (rue Wazon, Place Saint-Lambert, Pont des Bayards,...), qui ont logiquement tendance à saturer, nous cherchons en effet à proposer des solutions douces, susceptibles de réduire la pression automobile en offrant des alternatives originales au franchissement de la déclivité pour piétions et cyclistes. Et, en tout état de cause, d’éviter une surenchère routière tels qu’on en a — non sans douleur — connu la tentation à Liège.

1. Le contexte du projet

Le quartier de Jonfosse est un des quartiers les plus centraux de Liège. Il est délimité au Nord par le coteau très escarpé qui monte vers le Publémont et la rue Saint-Laurent, à l’Est par le Boulevard de la Sauvenière.

On trouve dans les environs, pas moins d’une quinzaine d’implantations scolaires, de tous réseaux et de tous types. On y trouve de l’enseignement fondamental (Saint-Christophe, Bénédictines, Saint-Jean et peu plus loin Waha et Jardin Botanique), secondaire (Saint-Servais, DIC Collège, Saint-Laurent), supérieur (HEC, une partie de la faculté d’architecture de l’ULg, Ecole normale Jonfosse, Sainte-Julienne (HELMO), Haute école de la Ville de Liège) et de promotion sociale (Institut de travaux publics, IFC Jonfosse, Institut Saint-Laurent, Institut des langues modernes, Institut de commerce et d’informatique), mais aussi, par exemple, le centre de langues du Forem (place Xavier Neujean), sans parler du site du XX Août de l’ULg, qui n’est qu’à 1100 mètres à pied de la gare. La population scolaire fréquentant quotidiennement le périmètre facilement accessible à pied depuis la gare dépasse très probablement les 20.000 personnes.

Le quartier abrite logiquement de nombreux logements étudiants, dans de plus ou moins bonnes conditions. Une partie de ces étudiants se déplacent en voiture ou — ce qui est pire du point de vue des habitants, laissent leurs voitures dans le quartier pendant la semaine —, occasionnant certaines frictions.

De manière générale, le stationnement automobile est systématiquement décrit par les habitants comme problématique, générateur de tensions et de stress.

La proximité de l’hypercentre (notamment des cinémas Sauvenière, Churchill et Palace) et l’activité commerciale de la rue Saint-Gilles draine également un public nombreux, qui cherche à se garer dans le quartier.

Ajoutons encore que la rue St Gilles — dont le gabarit nous inciterait volontiers à la réserver à un usage local — est fortement mise sous pression par le trafic automobile, puisqu’elle sert de connexion vers l’autoroute (ou du moins vers l’ancienne sortie Saint-Laurent, qui permet d’accéder à Burenville et d’y monter sur l’autoroute) pour un trafic important venant du centre.

L’arrivée récente ou prochaine de nouveaux équipements dans le quartier ne va pas arranger les choses : le « Jala hôtel » dernièrement (qui sera prochainement transformé en maison de repos), la nouvelle piscine communale, voire la « Cité miroir » développée par l’asbl Mnéma dans les anciens bains de la Sauvenière.

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Le quartier Jonfosse en plan large.

2. La gare de Jonfosse

Parmi les atouts du quartier, on en trouve cependant un de taille : la gare Jonfosse. En dépit d’une offre ferroviaire non intégrée dans le réseau de transport urbain, en dépit de l’absence de toute intermodalité sur le site (il est vrai difficile vu la configuration des lieux), en dépit surtout d’un cadre très dégradé, et perçu comme insécurisant par de nombreux usagers, la gare voyait en 2009 (derniers chiffres dont nous disposons) 1549 voyageurs par jour, selon les comptages de la SNCB.

La proposition défendue ici de construire un ascenseur urbain se présente comme un projet d’ensemble, qui vise à amorcer un cercle vertueux sur le site de la gare de Jonfosse, en rendant celle-ci plus agréable et attractive et en la reliant à des pôles d’attraction et la positionnant sur de nouveaux cheminements piétons et cyclistes ; donc en accroissant de façon substantielle sa fréquentation, donc en la rendant plus sécurisante. On peut même espérer que l’espace urbain aux alentours gagne en convivialité.

Détaillons ces enjeux :

  • Connecter la gare sur le quartier St Laurent. Aujourd’hui, seule la rue Monulphe (extrêmement pentue, aux pavés défoncés) relie la gare au quartier Saint-Laurent. On y trouver pourtant plusieurs milliers d’habitants |2|.
  • Créer un repère urbain dans la ville, un signal visible dans le paysage, un objet singulier identifiable facilement.
  • Habiter l’espaces public, participer à ce que Patrice Neirinck, l’architecte de l’ascenseur des Marolles, appelle des « conquêtes de quotidienneté » |3|.
  • La positionner sur un itinéraire cyclable. Lien avec la rue Saint-Laurent. Inscription dans les itinéraires structurants prévus par la Ville dans le cadre du plan « Ville pilote Wallonie cyclable » |4|.
  • Profiter au maximum de l’arrivée — souhaitée par tous à Liège même si pas encore réalisée — du Réseau express liégeois (REL), qui amènera une augmentation de l’offre ferroviaire, avec un service qui pourrait se rapprocher du métro (dans le scénario défendu par urbAgora |5|, un train toutes les dix minutes dans chaque sens).

La sécurisation passive des lieux découlera de cet attrait retrouvé et augmentera celui-ci par retour. Au final, il s’agit de contribuer à une pacification des lieux, à un plaisir retrouvé de vivre en ville et de s’y déplacer.

3. Exemples réalisés

Divers exemples d’ascenseurs urbains peuvent être recensés, dans différents pays d’Europe.

3.1. L’ascenseur des Marolles, à Bruxelles

L’exemple que les Belges connaissent le mieux est celui qui relie, depuis le mois de juin 2002, le quartier des Marolles à la place Poelaert, à Bruxelles. Si l’idée est ancienne, comme souvent dans ce genre de projet, le rôle de l’architecte Patrice Neirinck (bureau AVA) a été déterminant, lui qui promouvait le concept dès le début des années ’90 |6| et a finalement été le maître d’œuvre du projet.

Au plan technique |7|, cet ascenseur présente une tour permettant de rattraper une dénivelée de 17 mètres et une passerelle de 36 mètres de long, toutes deux réalisées en structure métallique. Il est doté de deux cabines, chacune permettant de transporter 16 personnes. Il est accessible aux cyclistes et aux personnes en chaise roulante. Sa vitesse est de un mètre par seconde. Il est entièrement automatisé et fonctionne sept jours sur sept, de 6h à 23h. Son accès est gratuit.

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L’ascenseur des Marolles dans son contexte.

Le coût du projet s’est chiffre à un peu moins de 2 millions d’euros de l’époque (78 millions de francs belges), les deux tiers pour l’infrastructure et un tiers pour les ascenseurs proprement dits.

Il offre une solution de mobilité originale, appréciée par plus d’un million de passagers par an ; mais son usage et son intérêt sont loin de se limiter à cela. Il a suscité de nouveaux itinéraires piétons dans la ville, faisant de la « Place de l’Épée » un lieu de passage. Il a aussi été conçu comme un outil ludique, de réenchantement de la ville urbaine, notamment à travers le très beau point de vue qu’il offre sur la ville.

3.2. L’ascenseur du Mont Russel, à Saint-Lô

Un deuxième exemple intéressant est celui de l’ascenseur du Mont Russel, dans la petite ville (18 000 habitants) de Saint-Lô, en Basse-Normandie |8|. Cet équipement dessert la ville haute depuis le quartier de la Dollée, en rattrapant une dénivelée de 29 mètres qui était jusqu’alors peu praticable, notamment pour les personnes à mobilité réduite ; il est doté d’une passerelle de 25 mètres et d’une cabine unique pouvant accueillir 13 personnes. Il a été mis en service en juin 2009. Sa réalisation est signée par l’architecte Florent Schneider |9|, sur base d’une étude d’urbanisme réalisée en 2006 par les architectes Eugène Leseney et Philippe Panerai. Comme celui de Bruxelles, il est entièrement automatisé et gratuit et il est ouvert 7 jours sur 7, entre 6h et 23h. Il compte environ 250 000 utilisateurs par an. Le coût du projet a été de 1,4 million d’euros TVA comprise (hors aménagements annexes), financé pour partie grâce au « versement transport » |10|.

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L’ascenseur de Saint-Lô.
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Plan de situation de l’ascenseur de Saint-Lô.

3.3. Santa Justa, à Lisbonne

Enfin, on ne saurait oublier de citer le fameux ascenseur hydraulique « Santa Justa » (connu aussi sous le nom d’Elevador do Carmo) de Lisbonne, qui est en service depuis 1902. D’une hauteur de pas moins de 45 mètres, sa structure en fer forgé accueille en son sommet un belvédère et un café qui attirent le public pour la vue à couper le souffle qu’ils offrent sur la ville et sur l’immensité du fleuve. L’ascenseur est doté de deux cabines pouvant accueillir 24 passagers chacune.

D’autres exemples d’ascenseur urbains peuvent être mentionnés comme celui, de très grande taille, de Salvador de Bahia (Brésil, 73,5 m), d’Argelès-Gazost (France) |11|, d’Errenteria (Espagne) |12|, de l’île de Wight (Grande-Bretagne), d’Oregon City (Etats-Unis), de Valparaíso (Chili), d’Izmir (Turquie) ou de Clermont-Ferrand (11 m).

4. Quelle mise en œuvre possible ?

Ces exemples tirés d’autres contextes montrent que cette solution peut répondre non seulement à des besoins de mobilité, mais également constituer un élément attractif et agréable, qui contribue au plaisir de vivre en ville et suscite de nouveaux usages de l’espace.

Mais cette solution est-elle adaptée au contexte du quartier Jonfosse ?

La dénivelée observée entre la rue Pouplin et la rue Saint-Laurent est d’environ 35 mètres. Différents scénarios peuvent cependant être imaginés pour franchir cette dénivelée, représentés sur le schéma suivant. Il est possible de construire une tour rattrapant intégralement cette dénivelée. C’est la solution la plus confortable pour les usagers. C’est aussi celle qui offrira le plus beau point de vue sur la ville et qui constituera le repère le plus marquant dans le paysage.

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Coupe schématique de la colline. Dessin : Olivier De Wispelaere.

Cette solution suppose cependant de construire une passerelle de pas moins de 90 mètres de long. Elle pourrait aussi être considérée comme trop envahissante par certains riverains, dont l’intimité pourrait être menacée, a fortiori si on opte pour la construction d’un belvédère — qui sera par ailleurs ardemment demandé par celles et ceux qui voudront jouir du panorama.

Nous préconisons donc d’étudier diverses hypothèses, dont certaines plus modestes, d’une hauteur — et donc d’un impact — moindre.

De même, différents scénarios sont envisageables pour établir le lien piéton à établir entre le haut de l’ascenseur et la rue Saint-Laurent.

Notons encore que l’asbl Natagora dispose de potagers collectifs et défend la réalisation d’une petite réserve naturelle sur le coteau. Ces projets sont pleinement compatibles avec la réalisation d’un ascenseur, qui pourrait participer à leur valorisation. Une attention devra cependant être accordée, dans la conception du projet et dans sa réalisation, à cette présence d’espaces naturels de qualité sur le site.

Le débit attendu est difficile à évaluer à ce stade. C’est l’une des questions qui devra être abordée par l’étude de faisabilité que nous appelons de nos vœux. Mais, vu la densité des quartiers desservis, c’est probablement plusieurs milliers d’utilisateurs par jours qui emprunteront cette infrastructure.

5. L’avenir du site de l’ancienne abbaye St Laurent

Il est difficile d’aborder ce projet sans évoquer, ne serait-ce que brièvement l’avenir du remarquable ensemble de l’ancienne abbaye de Saint-Laurent, largement sous-utilisés par ses actuels occupants.

Les deux projets pourraient aller de pair.

Conclusion

À ce stade de l’investigation, le projet semble pertinent. La réalisation d’une étude de faisabilité, qui permettrait d’établir de dimensionner l’infrastructure et d’établir une estimation budgétaire nous semble donc souhaitable. Nous invitons les pouvoir public à s’emparer de cette idée.

|2| En 2007, date de la dernière publication, par la Ville de Liège, de son Tableau de bord de la population, le secteur de Sainte-Marguerite, comptait 15549 habitants (chiffre agrégeant le registre de la population et le registre d’attente). La Ville ne publie pas de chiffres détaillés par secteurs statistiques plus petits.

|4| Source : Ville de Liège.

|7| Martine Duprez, « Réconcilier le haut et le bas de la ville », in Le Soir, 15 octobre 2001.

|8| Saint-Lô agglomération, Les belles pratiques et les bons usages en matière d’accessibilité à Saint-Lô, Aménagement de l’ascenseur urbain du Mont Russel et du Boulevard de la Dollée, Septembre 2011.

|10| Analyse d’urbAgora à paraître début 2014 sur le sujet.

|12| Source : DesignBoom.

Cette publication a reçu le soutien
du ministère de la culture,
secteur de l'Education permanente

Les commentaires des internautes

1 message

À Saint-Lo, le projet est victime de son succès
posté le 26 mars 2014 par Florent SCHNEIDER

Bonjour, Je viens par hasard de lire votre article. Je ne peux qu’encourager votre démarche, au vu de l’expérience de St LO. Notre projet est victime de son succès. L’ascenseur du Mont Russel est devenu un véritable lien social permettant aux habitants des bas quartiers de rejoindre à pied le centre ville. C’est même devenu un lieu de rencontre ! Nous y avons intégré un projet d’éclairage ambitieux : la couleur de l’éclairage change au fil des heures pour s’éteindre à minuit, couleur rouge carmin. Les jours de fête la tour scintille ! A votre disposition pour échanger ou éventuellement rencontrer des personnes intéressées pour partager notre expérience. contact : florent.schneider@agence-schneider.fr
Florent SCHNEIDER architecte de l’ascenseur de ST LO


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