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Une publication de l'asbl urbAgora

Le chaînon manquant

Un journal en ligne sur les questions urbaines à Liège
dimanche 29 décembre 2013
Source : MPL

Analyse

Les fleurs de Bierset

Sur l’extension du zoning d’activité économique de l’aéroport de Liège

29 décembre 2013 - par Mathilde Collin

Lors de la révision du plan de secteur en 2003, de nombreux terrains situés autour de l’aéroport liégeois ont été inscrits en zone économique |1|. Il font en ce moment l’objet de deux enquêtes publiques. Ce texte tente une explication des enjeux territoriaux, urbanistiques et paysagers en lien avec le développement économique. Ce dernier a en effet un impact direct et important sur toutes les dimensions de notre environnement. Nous avons choisi de faire un focus sur la situation des terrains situés sur la commune de Flémalle, parce qu’ils ont la particularité de jouxter directement des zones d’habitat (plusieurs expropriations sont d’ailleurs envisagées) et que cette commune dispose par ailleurs d’un passé industriel qui laisse des traces en bord de Meuse.

Les sites concernés

Le site faisant l’objet de la demande de reconnaissance de zone d’activité économique est appelé « Bierset Sud » et est localisé au Sud-Ouest du site aéroportuaire de Bierset. Le périmètre est situé de part et d’autre de l’autoroute E42, autoroute constituant la limite entre les Communes de
Grâce-Hollogne au Nord et Flémalle au sud. Selon les périmètres définis au plan de secteur, la superficie globale concernée est de 146,66 ha |2|.

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Extrait du plan de secteur couvrant les environs de l’aéroport de Bierset. Une partie des zones économiques situées autour de l’aéroport ont été inscrites au plan de secteur au début des années 2000, au titre de compensation pour les communes qui ont perdu des habitants en raison des expropriations consécutives aux vols de nuit.

L’ensemble du périmètre est composé de six sous-zones. Sur le territoire de la Commune de Grâce-Hollogne, quatre sous-zones distinctes : Jolive (16,82 ha), Bihet (7,71 ha), Fontaine (35,21 ha), Rouvroi (37,31 ha). Sur le territoire de la Commune de Flémalle, deux sous-zones distinctes : « Cahottes 2 » (29,87 ha) et Rossart (19,74 ha)

La situation actuelle

Les terrains situés aux alentours directs de l’aéroport sont actuellement pour une bonne part des friches laissées à l’abandon suite aux expropriations qui ont suivi la détermination de la zone A, c’est à dire la zone de bruit, où les nuisances sonores liées à la proximité des pistes interdit l’habitat.

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Grâce-Hollogne : maisons abandonnées en zone A, près de quinze ans après le rachat par la Région. Source : MPL.

Mais une bonne partie des terrains des zones de Cahotte et Rossart sont aujourd’hui affectées à l’élevage et la culture : prairies, champs, vergers, bois. Une close stipule que la conservation et la valorisation des anciens vergers sont inscrites dans l’octroi du permis unique C.E.T. |3|.

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Situation de fait, plan extrait du document soumis à enquête publique.

Une partie de la zone d’activité économique a été mise en activité |4| : le site de « Cahottes 1 ». Les terrains sont aujourd’hui tous vendus, de sorte que les activités futures espérées de l’aéroport ne pourraient se développer qu’à la condition d’élargir les possibilités offertes aux entreprises.

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Entrée du zoning « Cahottes 1 »

À en croire les discours politiques, la Wallonie aurait tout le mal du monde à attirer les investisseurs, tant les conditions fiscales et le « coût salarial », notamment, seraient mauvais. Nous découvrons ici une autre version qui voudrait que, « À l’instar des autres intercommunales de développement économique wallonnes, les opérateurs économiques de la province de Liège doivent faire face à une demande importante d’investisseurs qui, sur la base des stocks actuels, à terme ne pourra être satisfaite » |5|. Si le territoire est un stock, et le développement économique illimité, on voit bien à quelle impasse nous mène cette logique. Par ailleurs, comment comprendre la baisse continue du taux d’emploi si les zone économiques existants sont en perpétuelle augmentation, voire à saturation ? C’est que le lien entre activité économique et « emplois » (qui est quand même le prétexte pour faire accepter la chose aux habitants) s’atténue avec la technologisation (les entreprises « intelligentes »).

Les entreprises présentes à « Cahottes 1 » sont des PME. Le schéma directeur imposait un certain nombre de règles au moment de leur implantation, notamment les nuisances faibles, la nécessité de laisser 10 m de zone tampon entre les activités et l’habitat du village. La zone économique a en effet la particularité d’être en contact direct avec une zone d’habitat. Ce sera également le cas pour les deux extensions prévues au sud de l’autoroute : « Cahottes 2 » et « Rossart ».

La situation résulte d’un système de compensation octroyées aux communes suite aux nombreuses expropriations liées aux zones de bruit de l’aéroport : en échange de la perte des habitants, les communes ont obtenu le droit d’urbaniser sous forme de zonings économiques.

Le village des Cahottes a une typologie rurale, avec un caractère mixte de maisons ouvrières.

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Entrée du village des Cahottes. Le zoning « Cahottes 1 » se trouve sur la droite de l’image. Source : MPL.

Le projet soumis à enquête

La zone de « Cahottes 1 » (14,09 ha) étant complète, la SPI, en partenariat avec la Société wallonne des aéroports (SOWAER), souhaitent mettre en activité l’ensemble des zones restantes telles que prévues au plan de secteur. Ce projet s’inscrit par ailleurs dans la reconversion économique du bassin liégeois, l’activité sidérurgique étant moribonde. Un facteur en particulier semble pousser la dynamique : la société Qatar Airways Cargo souhaite implanter un hub (centre logistique) en Europe, et il se pourrait qu’elle choisisse Bierset. C’est en tout cas ce que le Ministre de l’Economie Jean-Claude Marcourt souhaite, puisqu’il a prévu une mission au Qatar en mars 2014 dans cet objectif. La société a déjà un pied à Liège, puisque depuis avril 2013, elle assure deux vols par semaine pour des marchandises : poissons, fleurs, produits agricoles. Selon José Happart, président du conseil d’administration de Liège Airport, le nombre de vols devrait augmenter sous peu des négociations étroites sont en cours en ce sens, ce qui est selon lui « un rêve merveilleux » |6|. Du côté de la SPI, il est bien expliqué, lors de la séance publique d’information, qu’agrandir les services en lien avec l’aéroport ne veut pas dire que le nombre de vols va augmenter, et pas non plus le charroi qui devra acheminer les marchandises vers leur destination.

Les zones concernées ont reçu un code S04 au plan de secteur, ce qui signifie qu’elles sont réservées aux PME, et cette fois une contrainte supplémentaire a été ajoutée : les entreprises doivent justifier un lien avec les activités de l’aéroport pour y être acceptées. Il n’y aura donc pas d’activités de type industriel, pas de service de première ligne pour l’aéroport et pas de logistique. Ces activités sont réservées à une zone plus proche de l’aéroport spécialement dédiées à cela. Les activités escomptées sont plutôt de l’ordre des services, en lien avec les points forts du trafic de Bierset : vétérinaires pour les chevaux transportés, soins aux fleurs fraiches importées, traitement de produits alimentaires (voilà qui résonne avec le projet Qatari), recherche, « artisanat » |7|.

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Impact visuel du zoning de « Cahottes 1 » : le mur de béton d’un entrepôt industriel barre le paysage à quelques dizaines de mètres des habitations voisines.

Pour les parties qui jouxtent le village des Cahottes, une zone tampon plus importante a été prévue : 50 m, avec un talus (appelé merlon) végétalisé avec des essences locales, ou une végétation dense et un dispositif anti-bruit. Cette disposition n’est pas de nature à rassurer les habitants, si l’on en croit les avis exprimés lors de la séance d’information préalable à l’enquête publique qui a eu lieu le 3 décembre 2013 : d’une part, même les mesures minimales prévues par le règlement de « Cahottes 1 » n’ont pas été respectées, et d’autre part,pourquoi un dispositif anti-bruit pour des activités qui n’en font pas ?

Les promoteurs du projet estiment que, pour la partie sud, le zoning va créer 714 emplois (chiffres basés sur la moyenne wallonne de 20 emplois/ha), peut-être plus car la moyenne d’emplois sur « Cahottes 1 » est de 35/ha. L’emploi et le développement économique sont l’unique gille de lecture de la pertinence du projet, comme l’atteste par exemple cette phrase : « Les sous-zones comportent encore des activités agricoles (cultures et pâtures) mais celles-ci sont négligeables en considération de la création de nombreux emplois dans les ZAE » |8|. 35 exploitations agricoles disparaissent chaque semaine en Wallonie.

L’étude de faisabilité a été confiée l’association momentanée Arcadis Belgium SA - Aural SCRL.

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Plan d’implantation des deux nouveaux zonings : « Cahottes 2 » et « Rossart ».

Lors de la séance d’information, les auteurs de l’étude ont insisté sur le caractère convivial des nouvelles infrastructures : toutes les nouvelles voiries, principales comme secondaires, seront larges de 13 m et comprendront 2 bandes de circulation, des pistes cyclables et des trottoirs. Des bancs publics y seront également installés afin que les zonings deviennent des lieux de promenade.

Les bassins d’orage seront aussi spécialement aménagés et fleuris, démonstration en est faite par un vaste panel de photos de bons exemples colorés réalisés ailleurs.

C’est que l’enjeu de convaincre les habitants n’est pas simple : le développement de l’aéroport a déjà fait des dégâts, et une trentaine de nouvelles expropriations sont prévues, en plus des terrains agricoles. Le dossier de reconnaissance indique parmi les contraintes ou obstacles à la réalisation du projet la possibilité d’une réaction nimby de la part des villageois. C’est qu’un zoning dans son jardin et même bien au-delà puisqu’il vient littéralement manger le village, ça dénature un peu le coin...

Le village est par ailleurs dépourvu d’infrastructures telles qu’une plaine de jeu, ou simplement un bus pour se rendre à Flémalle, ce qui renforce le sentiment de délaissement de la part de la population, qui y voit un signe que le village est promis à l’enclavement et à une évolution qui laisse peu de place à la convivialité.

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Carrefour de la rue de l’Alouette avec la rue Jean-Louis Adam. Source : MPL

Procédures et processus

Le calendrier prévu pour la mise en œuvre est le suivant.

  • Décembre 2013 : début de l’enquête publique et de la procédure de reconnaissance de zone |9| ;
  • Fin de l’année 2014 : arrêtés d’expropriation et de reconnaissance de zones ;
  • Début de l’année 2015 : début des expropriations ;
  • Courant de l’année 2015 : début des travaux (après obtention des permis et nouvelles enquêtes publiques) ;
  • Fin de l’année 2016 : fin des travaux et vente aux entreprises.

Pour les zones « Cahottes 2 » et « Rossart », le montant des opérations est chiffré à onze millions d’euros, sans les expropriations. La Région wallonne accorde des subsides en fonction des zones de reconnaissance.

Réflexions et propositions

Nous sommes étonnés du choix qui est fait, en 2013, alors que les enjeux climatiques nous imposent de réduire drastiquement nos émissions de gaz à effet de serre, alors que la Calotte glacière fond plus rapidement que ce que n’avaient prévu toutes les prédictions scientifiques, alors que les friches industrielles s’accumulent en bord de Meuse (quoi que certaines zones sont en cours de réaffectation) et que la question de la gestion parcimonieuse du territoire wallon est sur toutes les bouches, de poursuivre, comme si de rien n’était, la mise en œuvre de choix du passé au nom d’un développement économique roi qui semble se justifier par lui-même : l’utilité publique nécessaire pour obtenir les autorisations n’est expliquée que par les chiffres de saturation des zones économiques existantes (quelques-unes ne le sont pas, mais elles ont toute une bonne raison), par le fait que les autorités locales en font une priorité et que, d’ailleurs, c’est inscrit au plan de secteur. C’est assez maigre.

Car, si la mise en œuvre de nouvelles zones d’activités économiques est la compensation de nuisances induites par l’aéroport, rien ne dit que ces compensations ne vont pas elles aussi générer plus de nuisances qu’autre chose. Développer un habitat de qualité dans le centre-ville, en profitant de la requalification des friches en cours et en lien avec les communes voisines, comme à Seraing, implanter des entreprises directement connectées sur la voir fluviale dont le trafic pourrait croître avec l’arrivée du Trilogiport, profiter du positionnement idéal sur la dorsale wallonne, voilà sans doute des éléments qui ont un avenir bien meilleur qu’un aéroport dont les activités vont décroître au même rythme que les réserves de pétrole.

Les zones de Cahottes et Rossart, mais aussi anciennes zones d’habitat laissées à l’abandon au nord de l’autoroute, pourraient utilement être utilisées pour des cultures non alimentaires (à cause de la pollution) : bois qui profitera à plein du CO2 dégagé et améliorerait la qualité de l’air pour les habitant qui doivent cumuler les désagréments de l’autoroute et de l’aéroport, chanvre pour l’isolation des bâtiments, champs de fleurs...

Lire aussi : l’avis de l’asbl urbAgora dans le cadre de l’enquête publique sur la création des zonings de « Cahottes 2 » et de « Rossart », décembre 2013.

|1| Le 1er mars 2012, un arrêté du Gouvernement wallon adopte définitivement la révision du plan de secteur de Liège (planches 34/6, 34/7, 41/4, 41/8, 42/1 et 42/5) en vue du développement de l’activité aéroportuaire de Liège-Bierset et de l’activité qui lui est liée.

|2| SPI, Reconnaissance de ZAE autour de l’aéroport de Liège, sous-zones Cahottes 2 et Rossart, Dossier de reconnaissance de zone et d’expropriation, septembre 2013. Disponible dans la bibliothèque numérique d’urbAgora.

|3| Reconnaissance de ZAE autour de l’aéroport de Liège...,p.38. Un centre d’enfouissement technique (CET) est une décharge conçue pour le stockage de déchets ultimes en minimisant les risques de pollution ou contamination de l’environnement.

|4| Le plan du zoning, la liste des entreprises présentes ainsi que le schéma directeur d’aménagement (charte urbanistique) sont disponibles sur le site de la SPI.

|5| Reconnaissance de ZAE autour de l’aéroport de Liège..., p.42.

|6| CHARDON, F., Marcourt veut négocier un hub qatari pour Bierset, In La Libre Belgique, publié en ligne le jeudi 19 décembre 2013.

|7| Notes personnelles prises lors de la soire d’information du 3 décembre 2013 à l’école communale des Cahottes.

|8| Reconnaissance de ZAE autour de l’aéroport de Liège..., p. 41.

|9| Couplée à la procédure urbanistique ou juste à la suite de celle-ci, la procédure dite « de reconnaissance », engagée par un arrêté ministériel, permet l’octroi de subsides pour les infrastructures (voiries, impétrants, mobilier public,…), l’aménagement d’espaces verts et les équipements nécessaires à l’implantation des entreprises. Cet arrêté permet aussi d’activer l’acquisition des terrains pour cause d’utilité publique.

Cette publication a reçu le soutien
du ministère de la culture,
secteur de l'Education permanente

Les commentaires des internautes

1 message

Les citoyens comptent pour du beurre (et encore, (...)
posté le 24 juin 2017 par Damas

J’ai déménagé de Liège 4020 à Amay... je me suis dit qu’à Amay, j’allais sans doute pouvoir compter sur des nuits plus calmes, non perturbées par les sirènes stricentes de la police de Liège, des ambulances liègeoises et des camions de pompiers en exercice, fréquemment au milieu de la nuit. Vous me direz ce n’est pas possible, pourquoi activer une sirène de la manière la plus stridente en pleine nuit, par exemple à deux heures du matin, puisqu’à cette heure les routes sont libres ? Peut-être justement pour ça, pour jouer au policier ou au pompier qui ont le droit de décider et qui imposent leur droit au mépris du confort et de la santé (oui, la santé...) des citoyens... Vous me voyez venir : à Amay, le survol des avions commencent vers 10.30 et va jusqu’à trois heures, trois heures trente du matin, à l’aterrissage me dit-on... je ne vous dis pas le bruit et les vibrations ressenties dans le corps pendant la nuit. La politique (Res publica, la chose publique, l’intérêt commun,...) mobilise certainement les hommes et les femmes politiques ? Le bon sens voudrait qu’en Europe, l’on devrait interdire le survol des villes entre 22 heures et 7 heures, non ? Si c’est une politique européenne on devrait pouvoir garantir la paix et la santé du citoyen ainsi que l’emploi, non ? N’est-ce pas le but de l’Europe ? Travailler au mieux-être de tous ? Et au moins au bien-être ?
Oups, un avion vient de me réveiller... je crois que je rêvais... Pour qui allons-nous voter la prochaine fois, les amis ? Ferons-nous comme la plupart des Français ? Nous abstenir ?
Ce serait peut-être intéressant d’observer l’attitude de nos hommes politiques confrontés par exemple à une abstention de 70% des votants qui, la plupart, finissent par penser, faute de résultats dans leur vie quotidienne, que le pouvoir n’est plus dans les mains des politiques...
A moins que comme pour les avions, ils s’en...


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