Le présent site est l'ancêtre de la revue Dérivations. Il reste en ligne à titre d'archive.

Une publication de l'asbl urbAgora

Le chaînon manquant

Un journal en ligne sur les questions urbaines à Liège
lundi 27 avril 2009

Histoire

La Populaire, maison du peuple de Liège

27 avril 2009 - par Julien Dohet

La révolte populaire du printemps 1886 dans le bassin industriel wallon aura de nombreuses conséquences à différents niveaux. Et notamment la volonté de militants socialistes liégeois de se doter de leur propre local via la création d’une coopérative.

Les statuts de La Populaire sont déposés le 10 mars 1887. Ils comprennent, à l’instigation de Théophile Blanvalet (1855-1894), l’obligation de l’affiliation des coopérateurs au POB. En avril, la coopérative inaugure ses locaux, qu’elle loue, au n° 4 de la place Verte. Le succès n’est pas immédiatement au rendez-vous et de 1892 à 1893 La Populaire déménage rue du Potay avant de finalement acheter le bâtiment de la Place Verte où elle s’installe définitivement à la date symbolique du 1er mai 1894. Le bâtiment qui devient ainsi la Maison du Peuple du centre de Liège est un bel immeuble datant du XVIIe siècle et qui était connu jusque là sous le nom d’Hôtel de Méan.

À partir de son installation définitive, le développement de La Populaire est au rendez-vous puisqu’à l’aube du XXe siècle, elle regroupe 5980 membres, emploie 67 personnes et possède 15 succursales réparties dans les quartiers populaires de la ville et dans les communes voisines. La Populaire se compose alors d’un café, de salles de réunions et de bureaux. Si elle a déménagé sa boulangerie rue Grétry elle s’est dotée d’une salle des fêtes de 2 000 places qui deviendra le centre de l’activité socialiste de la ville pendant de nombreuses années. De plus, la coopérative s’étendra aux deux bâtiments se trouvant sur sa gauche, transformant l’hôtel de Herve (qui sera brièvement le local du Vestiaire Libéral) en un ample et élégant café du Phare. L’explication de ce nom se trouve dans la destination de l’immense immeuble qui occupait l’angle entre la place Verte et la Place St-Lambert. Dénommé Grand Hôtel le bâtiment devient en 1923 le siège des magasins de l’Union coopérative de Liège sous le nom de Phare. On y retrouvait tous les produits vendus par la coopérative socialiste qui faisait ainsi le contrepoids du Grand-Bazar. Le Phare était surmonté d’une immense enseigne représentant l’homme au bouclier de la Prévoyance Sociale (aujourd’hui P&V).

JPEG - 29.5 ko
La carte postale reproduite ci-contre montre les impacts des balles que les gendarmes tirèrent, le 3 juin 1912, sur la Populaire, la Maison du Peuple de Liège. Source : ILHS.

L’histoire de La Populaire sera endeuillée le 3 juin 1912. Ce jour là une manifestation politique dégénère et plusieurs incidents ont lieu, notamment aux abords de l’hôtel de ville. Le soir venu la situation se dégrade encore et des coups de feu sont tirés à 21h00. À 21h25, c’est le « drame », la gendarmerie ouvre le feu sur La Populaire où se sont réfugiés un grand nombre de manifestants. Le bilan sera lourd puisque trois militants socialistes sont tués.

Après la guerre 14-18, l’histoire de La Populaire à Liège se confond avec celle de l’Union coopérative de Liège créé le 22 mai 1918 afin de regrouper les forces coopératives. Par ailleurs la place verte est rebaptisée place du Maréchal Foch.

La Populaire ne survivra pas aux délires urbanistiques liégeois des années 70. Elle ferme ses portes le 31 décembre 1972 et est expropriée et démolie en 1974. Les 200 pierres qui en constituaient la façade furent démontées méticuleusement car on pensait la reconstituer sur la place Saint-Lambert rénovée. On sait ce qu’il advint de ses beaux projets. Les pierres sont cependant toujours conservées. En 1999 il n’en manquait que 13 et 20 autres exigeaient un traitement.

La Populaire est typique de ce qu’a été en Belgique les coopératives au sein du mouvement ouvrier socialiste. Ces coopératives répondaient d’abord à des besoins concrets de la classe ouvrière en fournissant des produits alimentaires, au premier rang duquel on retrouve le pain, selon une devise souvent reprise de « Poids exact – bonne qualité – juste prix ». Elles participent ainsi à l’émancipation des travailleurs en soulageant leur quotidien. Grâce aux flux financiers générés les coopératives ajouteront à cette dimension purement alimentaire une série d’aides matérielles qui constitueront rapidement une mini-sécurité sociale pour ses membres fidèles. Elles aidaient aussi les travailleurs lors des mouvements de grève par des distributions de nourriture. À ces occasions, le fait d’avoir ses propres locaux pour les réunions et les meetings était particulièrement utile. Mais cette fonction, surtout remplies par les Maisons du Peuple, était précieuse toute l’année et permettait aussi de remplir un rôle d’éducation à travers l’organisation de conférences, de cours, de lectures collectives… Au moment des campagnes électorales les meetings s’y multipliaient évidemment. Mais l’influence des coopératives ne s’arrêtait pas là. L’immense puissance financière permettait également de financer la propagande, y compris électorale. Les coopératives servaient aussi de refuge pour les travailleurs qui étaient placés sur liste noire à la suite de leurs activités syndicales ou politiques et qui étaient engagés. Enfin, elles jouèrent un rôle d’exemple en ce qui concerne les conditions de travail, appliquant les 8 heures, des salaires supérieurs, une liberté syndicale…

Sources :
— Louis Bertrand, Histoire de la coopération en Belgique. Les hommes, les idées, les faits, t.II, Bruxelles, Dechenne, 1903, pp.419-430.
— Julien Dohet, La coopération à Verviers, une économie solidaire de la révolution industrielle à nos jours, Verviers, IDEES, 2000
— Théodore Gobert, Liège à travers les âges. Les rues de Liège. Tome 11, Bruxelles, éditions culture et civilisation, 1977, pp.177-179.
— Jean Moors, La Belle époque des maisons du peuple en province de Liège. Liège, Jean Moors, 2007, pp.132-141.
— Victor Serwy, La coopération en Belgique, TII, vol1 La formation de la coopération 1880-1914, Bruxelles, Les propagateurs de la coopération, 1942, pp.258-269.

Les commentaires des internautes

1 message

La Populaire, maison du peuple de Liège
posté le 8 mars 2011 par Paul Schmit

Théophile Blanvalet était le premier époux de ma grand-mère maternelle (Bonhomme de son nom de jeune fille), qui elle-même faisait à l’époque de l’alphabétisation dans le mouvement ouvrier. Décédé jeune encore, Blanvalet, toujours révéré dans la famille, est enterré à Sclessin avec son épouse et sa fille Jenny sous une grande dalle en pierre de taille. Son autre fille, Soeur Marguerite-Marie qui pendant la 2e guerre mondiale participa activement au sauvetage de milliers de petits enfants juifs, repose dans le caveau des Filles de la Croix, dont elle était à l’époque Soeur provinciale. Ne les oublions pas : comme tant d’autres, ils ont su être utiles et dévoués.


Postez un commentaire

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.