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dimanche 20 octobre 2013

Analyse

Médiacité, quatre ans après

20 octobre 2013 - par François Schreuer

En octobre 2009, à l’occasion de son inauguration, nous disions |1| toutes les réserves que nous inspirait l’arrivée de la « Médiacité », la mal-nommée, dans le paysage liégeois. Quatre ans après, et alors qu’une revente du complexe par son propriétaire est dans l’air |2|, le moment est arrivé d’un premier bilan de l’impact de ce grand centre commercial sur son environnement urbain.

Pour qui ne fréquente guère ces lieux mais est usager régulier du transport public, l’existence de la « Médiacité » dans la ville se traduit notamment par la présence, désormais régulière et parfois massive, dans le bus numéro 4, de jeunes gens pressés ou rieurs et souvent un peu perdus à vous demander leur chemin dans l’une ou l’autre langue germanique, porteurs de gros sacs en plastique blancs et rebondis estampillés des sept lettres bleues qui composent le mot « Primark ». Cette enseigne irlandaise de vêtements à prix cassés a en effet ouvert à Liège son premier magasin belge, et ses nombreux clients, dont certains venus de loin, ne semblent guère dissuadés de fréquenter son magasin par le fait qu’elle soit régulièrement et depuis longtemps épinglée |3| par diverses ONG pour ses pratiques particulièrement discutables à l’égard des travailleurs d’Asie du Sud qui confectionnent les marchandises qu’elle vend en Europe. On se souvient par exemple que Primark était l’une des sociétés qui faisait fabriquer ses produits dans le Rana Plaza, une usine située à Savar, dans la banlieue de Dhaka, capitale du Bangladesh. L’effondrement de cet immeuble de 8 étages, le 24 avril de cette année, a causé la mort d’au moins 1 127 personnes, et blessé 2 438 personnes.

Il est tentant de se demander si Primark, en plus d’être désormais la locomotive commerciale de la « Médiacité » — la chaîne vient d’ailleurs d’annoncer l’agrandissement de son magasin liégeois, de 3 000 mètres carrés supplémentaires —, n’incarne pas aussi, en quelque sorte une manière de philosophie de l’existence proposant, pour quelques temps encore, au public liégeois, un confort de vie aux coulisses bien dissimulées – un concept dont le succès ne se dément pas |4| et dont la maxime pourrait être lapidairement résumée en quatre mots : « après moi les mouches ».

Du point de vue des habitants du quartier du Longdoz, c’est en tout cas probablement le sentiment dominant, dès lors que l’arrivée de la Médiacité a rendu, y à bien des égards, la vie quotidienne plus difficile.

L’impact le plus visible concerne la mobilité : aux heures de grande affluence dans le centre commercial, le quartier est tout simplement immobilisé. Sauf à se déplacer à pieds et peut-être à vélo (quoique l’étroitesse des voiries ne facilite guère le slalom dans les embouteillages), un bus (lequel, rappelons-le, n’a pas le choix de son itinéraire) ou une voiture peuvent fréquemment prendre plusieurs dizaines de minutes pour traverser le quartier (les rues Natalis et Grétry étant particulièrement touchées). Il arrive régulièrement — nous l’observons plusieurs fois par mois — que les files constituées des voitures cherchant à entrer dans les gigantesques parkings (2350 places, quand même) provoquent, par réaction en chaîne, l’engorgement d’une grande partie des quais de la Dérivation et sur la saignée routière que tous les Liégeois nomment « boulevard de l’automobile ». À cela, la fermeture de la Rue d’Harscamp, au motif de l’intérêt commercial supérieur, n’arrange évidemment rien, elle qui se résume désormais à deux moignons là où elle constituait, jusqu’à la dernière décennie, un utile dédoublement de la rue Grétry.

Par ailleurs, le parking sauvage est devenu un problème endémique. Surdimensionner les parkings n’y a rien fait : manifestement, certains usagers des lieux préfèrent encore et toujours squatter les places riverains du quartier quand ce n’est pas carrément les trottoirs plutôt que de s’acquitter du payement d’une place de stationnement, dont le montant est pourtant généreusement dégrevé à chaque achat ou presque effectué dans l’une des multiples chapelles de cette grande cathédrale de la consommation. Mais la Médiacité n’est pas seulement un lieu où l’on fait ses courses : victimes du grand naufrage culturel dans lequel nous nous , nombreux sont effets celles et ceux qui fréquentent les lieux à titre de loisir, sans autre but que de se promener, de regarder peut-être, de désirer sans doute. Tout le monde n’a pas les moyens de participer à la fête de la même manière.

Bref : ainsi qu’on l’avait craint, ainsi que tout indiquait qu’il allait en être, ce centre commercial (car — l’a-t-on déjà reprécisé ? — cette « Médiacité » n’est bien sûr rien d’autre qu’un centre commercial), loin de fonctionner en interface avec son quartier, loin d’être le cœur d’une nouvelle urbanité dont le Longdoz aurait pourtant le plus urgent besoin — et dont certains, parmi les décideurs communaux s’étaient imaginés que le centre commercial allait en être l’instrument —, fonctionne en vase clos. Son architecture est d’ailleurs prévue pour cela.

La place Henriette Brenu était le seule espace public du quartier. Elle est devenue, de fait, un espace privé, soumis en permanence à la surveillance intrusive de gardes de sécurité qui n’hésitent pas à venir mettre de l’ordre quand quelque chose fait tache, qu’il s’agisse d’une action syndicale dénonçant les conditions de travail ou de la simple présence de clochards qui n’est pas en phase avec l’image que les lieux veulent désormais se donner. Il est également interdit de prendre des photos des lieux, sauf à avoir demandé une autorisation préalable qui explique l’usage précis qui sera fait des clichés. Comprenez qu’il s’agit d’une œuvre d’art... Les seuls bancs publics qui demeurent se trouvent devant l’entrée principale et face à celle-ci, tournant donc le dos à la rue et aux habitants qui attendent le bus. Pour s’assoir agréablement, il faut donc consommer, à l’une des terrasses de l’ancienne galerie du Longdoz, le long de la rue Grétry, largement surélevées par rapport à la rue, marquant une séparation nette entre ceux qui sont dedans et ceux qui sont dehors.

Une partie significative des personnes qui le fréquentent arrivent donc en voiture dans les parkings souterrains et repartent de la même manière, sans avoir mis un pied dans les rues du quartier — dont le commerce, du coup, ne semble pas se porter beaucoup mieux qu’il n’allait il y a quatre ou cinq ans. Et pour cause.

Voilà pour ce qui est le plus visible, pour ce qui saute aux yeux. Mais d’autres conséquences

Dans une région dont le commerce est depuis longtemps, à en croire les études, l’UCM ou les principaux responsables politiques, arrivé à saturation ; dans une région aussi qui se porte de moins en moins bien sur le plan social, on peut imaginer qu’en plus de son fonctionnement en vase clos, la Médiacité a également pratiqué le principe des vases communicants — et que l’activité créée ici a forcément dû disparaître ailleurs.

Espérons que le nouvel observatoire du commerce de la Ville |5| de Liège ainsi que le Schéma régional de développement commercial de l’agglomération |6| soient en mesure d’en proposer un diagnostic précis sur l’évolution commerciale liée à l’a présence de la Médiacité, au delà d’une simple photographie de l’état actuel des commerces dans le centre et de propositions stratégiques de développement de celui-ci sans opérer de distinction entre les petits commerces indépendants et les multinationales. On sait néanmoins que le nombre de mètres carrés de surface commerciale augmente, alors que le nombre de points de vente diminue : cela indique clairement une disparition progressive des petits commerces au profit des grands groupes — comme le confirme une simple promenade rue Puits-en-Sock par exemple, axe commerçant historique du quartier d’Outremeuse, qui a notamment souffert du déménagement de l’enseigne « Veritas » vers la Médiacité.

Selon Philippe Schmit |7|, de l’Assemblée des communautés de communes en France, les chiffres seraient une augmentation pour son pays de 4 % par an des m2, alors que la consommation n’augmente que de 0,8 %. Il y voit un risque de friches commerciales difficiles à reconvertir et à charge des collectivités, ainsi que l’apparition d’une bulle spéculative. Les 80 % de boutiques indépendantes ne se répartissent que 16 % du chiffre d’affaire du secteur. Le monopole juridique du grand groupe dans le commerce se traduit par des choix d’implantation non pas en fonction des besoins de la population mais selon les besoins financiers du groupe, choisissant de se développer dans l’unique but de consolider son budget, entendez par l’investissement dans l’immobilier commercial.

Les enjeux du commerce dépassent donc de loin les simples nuisances de mobilité ou les défis de développement économique : ils impactent directement le territoire et le paysage et il est important de ne plus tarder à mettre en place des outils contraignants permettant de contrôler la situation.

Face à cette situation aussi déplorable qu’elle était prévisible, l’essentiel consiste cependant à envisager les mesures possibles pour améliorer, tant que faire se peut, la situation.

Dans l’urgence, c’est-à-dire dans le court terme, diverses mesures seraient de nature à juguler les nuisances les plus préoccupantes, en particulier en ce qui concerne la circulation, à travers des mesures de police. L’engorgement fréquent du Pont des Vennes (et par suite, du quai de la Boverie), par exemple, semble largement dû au fait que certains automobilistes, après avoir emprunté la file de droite, cherchent à se rabattre dans le flux se dirigeant vers la Médiacité, sans se préoccuper des conséquences de ce comportement.

Si cependant, de telles mesures ne devaient pas suffire à retrouver un peu de fluidité, s’il s’avère que l’exploitant n’est pas capable d’empêcher son activité d’immobiliser un quartier entier, la limitation de la capacité autorisée pour le parking devrait sans doute être envisagée par le bourgmestre, en vertu de ses prérogatives en matière d’ordre public.

Mais des mesures plus structurelles, visant à faire — enfin — évoluer le visage du quartier et à lui permettre de respirer sont bien sûr nécessaires. À moyen terme, nous en proposons quatre :

Primo : la création d’un axe de grande qualité au plan pédestre entre les Chiroux et la Médiacité, ce qui passe notamment, selon nous, par la réservation de la rue Grétry au trafic local, aux vélos et aux transports en commun. On en ferait ainsi un axe apaisé, au bénéfice des habitants. Au-delà, il s’agit surtout de créer une continuité piétonne entre le Longdoz et le centre-ville d’une part, et Outremeuse d’autre part, pour faire en sorte que la Médiacité s’intègre peu à peu comme un élément de la ville — ce sera difficile vu la morphologie de la bête. Le trafic actuel — du moins celui qui se dirige vers Grivegnée et au-delà, sera invité à emprunter l’axe du boulevard de l’automobile.

Secundo : réouverture de la rue d’Harscamp, ce qui implique la démolition du « link » — ce passage couvert entre les deux parties du centre commercial, à travers le domaine public — et son remplacement par un passage pour piéton couverts mais ouvert. Il s’agit à la fois de recréer

Tertio : mise en place d’un parking périphérique (ou « park-and-ride », ou « P+R ») à la gare d’Angleur et renforcement de la ligne de bus numéro 26, qui relie celle-ci à l’objet de ce texte et s’arrête du côté du petit espace en béton que les concepteurs du centre commercial ont cru bon d’appeler la « piazza », quitte à faire de retourner dans leur tombe quelques dizaines de générations d’Italiens, pour qui l’urbanité a rarement été un vain mot. Nous avons ici de la chance : la réalisation de ce parking fait partie des (rares) investissements ferroviaires qui sont prévus en région liégeoise dans le nouveau plan d’investissement du groupe SNCB. Reste donc à)

Quarto : envisager sans plus trop tarder un master plan sur le très vaste îlot (environ 6,5 ha délimité par les rues Natalis / Grétry / Pré Binet / Poincaré, avant qu’il soit complètement urbanisé, selon le principe élémentaire : qui veut densifier doit mailler. La présence de l’ancienne assiette du chemin de fer (même si elle a été partiellement bâtie) qui reliait — via deux branches — l’ancienne gare du Longdoz à la ligne 40, ainsi que de nombreux diverses entités publiques (TEC, ONEm,...) sur le site pourrait faciliter une telle opération.

Cinquo : réouverture d’un service ferroviaire local sur la ligne 40, avec création d’un point d’arrêt non gardé aux alentours de la « Bonne-Femme », à quelques centaines de mètres de la Médiacité. Cette ligne met potentiellement en relation tous les quartiers de la rive droite situés en fond de vallée (Vennes, Amercooeur, Bressoux-Droixhe, Jupille, Wandre, Cheratte,...) et contribuera de manière significative à organiser la mobiliser dans ces quartiers où les artères urbaines ne sont pas dimensionnées pour accueillir un important trafic automobile..

À plus long terme, c’est cependant autour de la nécessaire arrivée du tram (la Transurbaine, encore et toujours elle), que devront s’organiser des scénarios pour le quartier. Les mesures proposées ici (en particulier la transformation de la rue Grétry) s’inscrivent dans cette perspective, en la préparant et en la facilitant.

Ajoutons encore que la construction — maintes fois annoncée — d’une dizaine (ou plus, ou moins) de salles de cinéma sur le site, en plus de poser d’assez sérieuses questions concernant la dynamique de l’hypercentre, semble tout à fait incompatible

On ne saurait trop suggérer à l’autorité compétente de conditionner la construction desdites salles de cinéma à des réponses structurelles en matière de mobilité, dont on semble bien loin à l’heure actuelle.

|2| En septembre, plusieurs médias on annoncé le rachat de la galerie, pour une montant de 225 millions d’euros, par le fonds de pension allemand, dépendant de la DZ Bank, « Union Investment Real Estate ». Cette information a cependant été rapidement démentie par le propriétaire actuel (et promoteur) Peter Wilhelm.

|3| Source : Wikipedia.

|4| Selon le promoteur, dont les chiffres doivent quand même être pris avec une élémentaire prudence, ce sont pas moins de 5,3 millions de visiteurs qui ont arpenté la galerie dès 2010 ; 7,45 millions en 2012 et il est question de 9 millions en 2013.

|5| Schéma de développement commercial de la Ville de Liège, Liège2shop, résumé, 2013. Disponible dans la bibliothèque numérique d’urbAgora.

|6| Réalisé par le SEGEFA avec la collaboration des 24 communes de l’agglomération à la demande de Liège Métropole.

|7| Intervention lors du colloque Quelles subsidiarité et efficience territoriale demain en Wallonie ? Liège, vendredi 13 décembre 2013.

Cette publication a reçu le soutien
du ministère de la culture,
secteur de l'Education permanente

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