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Un journal en ligne sur les questions urbaines à Liège
lundi 24 novembre 2014

Analyse

Les enjeux d'un Maillage Vert pour l'agglomération liégeoise

L’agglomération liégeoise devrait pouvoir bénéficier d’une gestion globale de ses espaces verts, sous la forme d’un "Maillage vert". De quoi s’agit-il ? et quels éléments peuvent le constituer ? Cet article propose un début de réflexion sur la question.

24 novembre 2014 - par Sophie Hubaut

Liège conserve aujourd’hui des espaces verts de haute qualité sur ses contours, et ce, entre autres, grâce aux dénivelés qui ont permis de les préserver de l’urbanisation. Cependant, ce caractère vert risque à long terme d’être altéré : un très grand nombre de ces espaces sont en effet affectés en « zone d’habitat » au Plan de Secteur |1|, et sont donc tôt ou tard destinés à être bâtis. À titre d’exemples, prenons le projet de lotissement Haïsses-Piedroux à Chênée, qui viendrait compromettre la possibilité de voir naître, sur l’une des dernières grandes zones vertes proche d’un noyau urbain dense, un parc à échelle métropolitaine |2|, de même que le Thier-à-Liège qui est petit à petit grignoté par de l’habitat quatre-façade, le long du boulevard Hector Denis.

Parallèlement, les zones centrales de Liège sont quant à elles très minéralisées et les quelques espaces verts existants, comme le parc de la Boverie ou le parc d’Avroy, font l’objet d’une gestion horticole : pelouses tondues très régulièrement, parterres de fleurs décoratifs,... Des aménagements qui, s’ils paraissent très soignés et revêtent une fonction d’agrément, n’ont que peu de valeur écologique et paysagère.

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De très nombreuses zones autour de Liège sont destinées à l’habitat (en rouge) par le Plan de Secteur »
(source : Géoportail DGO4)

L’asbl urbAgora plaide depuis longtemps pour une coordination des politiques urbaines à l’échelle de l’agglomération liégeoise, sous la forme de l’instauration d’une Communauté urbaine. Nous pensons que la gestion des espaces verts devrait faire partie des compétences de cette instance, afin de proposer un plan pour le maintien et le développement de ceux-ci, et ce, sous la forme d’un « maillage vert ». Il s’agit d’une mise en réseau de ces espaces, à caractère à la fois écologique, paysager et social, s’appliquant aussi bien en périphérie qu’au coeur de la cité ardente.

Qu’est-ce qu’un maillage vert ?

Le maillage vert traite tout d’abord des « espaces verts » : parcs, squares, forets, prairies, cultures maraîchères... mais aussi cimetières ou grandes propriétés privées, qui peuvent abriter une faune et une flore abondante et diversifiée. Il vise à les prendre en compte, les recenser, et évaluer leur qualité, aussi bien d’un point de vue écologique que paysager et social. En ville, les espaces verts remplissent en effet bien d’autres fonctions que le seul maintien de la biodiversité : ils doivent permettre la détente, le jeu, la promenade, assurer une qualité de vie aux habitants, atténuer le bruit et la pollution de l’air ou encore jouer un rôle esthétique grâce à une conception architecturale et paysagère soignée.

L’idée de « maillage » évoque ensuite la connexion entre eux de ces espaces verts par des itinéraires de liaisons ou « corridors écologiques ». Pour assurer un habitat de qualité à la faune et la flore, il ne suffit pas de protéger des zones de haute valeur biologique, il faut en outre assurer la circulation des espèces. Ces connexions entre noyaux verts successifs permettent de décloisonner les quartiers et structurent l’espace urbain. Elles sont aussi l’occasion d’y intégrer les cheminements principaux de circulation douce pour les cyclistes et piétons qui y trouvent des itinéraires sécurisés et verdurisés, à privilégier dans les plans de mobilité |3|.

Au delà de l’idée de connexion, c’est aussi à l’équité et à la juste répartition dans l’espace urbain des espaces verts, que renvoie le maillage vert. Il doit en effet offrir à chaque habitant la possibilité de bénéficier d’un coin de verdure à proximité de chez lui. Un enjeu non seulement social, mais aussi urbanistique puisque cela permettrait de réfréner les aspirations des citadins à habiter de plus en plus en périphérie, à la recherche de nature.

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Vue depuis la Citadelle.

Aller plus loin qu’un Plan Communal de Développement de la Nature

La planification d’un « maillage vert » urbain englobe donc toute une série d’enjeux et de fonctions. La biodiversité y joue bien sûr un rôle important, mais d’autres notions comme la mobilité, les loisirs, la détente, la qualité de vie, la structuration de l’espace urbain y sont également inhérentes.

Si depuis 1998, la Ville de Liège |4| adhère au projet de la Région wallonne des « Plans Communaux de Développement de la Nature (PCDN) », cette démarche reste cependant limitée à la conservation de la biodiversité et n’intègre pas les autres fonctions urbaines citées précédemment. Ce programme d’action destiné à créer un réseau écologique au niveau communal, s’appuie sur des réalisations locales, à petite échelle, telles que la création de mares, la plantation de haies, l’aménagement de jardins « nature admise » |5|, etc. par des habitants, des passionnés de nature, volontaires.

Le maillage vert va plus loin que le PCDN, à la fois en termes d’enjeux, comme nous l’avons soulevé, mais aussi d’échelle et d’ambition.

D’échelle, premièrement, car nous pensons qu’un réseau — qu’il soit « écologique » ou autre — doit englober une zone plus grande que le périmètre communal, à savoir, ici, l’ensemble de l’agglomération liégeoise. À la fois pour respecter la mobilité de la faune et flore (qui ne s’arrête pas aux limites administratives), pour intervenir de manière cohérente et continue sur tout le territoire urbain et pour intégrer à la réflexion la périphérie proche qui subit les effets de l’étalement urbain.

D’ambition, ensuite, parce que le maillage vert suppose un réel engagement politique et une vision globale. Il doit devenir un outil de planification fixant des objectifs et priorités auxquels se tenir, au même titre qu’un plan urbain de mobilité, regroupant toute une série d’acteurs publics et privés autour de sa mise en œuvre.

Des pistes pour un maillage vert liégeois

Faire coïncider une logique en périphérie et une logique en centre ville

En France, les « trames vertes » ont été surtout mobilisées jusque récemment dans les grandes couronnes urbaines, afin de limiter et d’organiser la périurbanisation et le mitage des zones périphériques |6|. Ainsi, dans les années 70, des schémas directeurs sont réalisés dans certaines agglomérations, avec une « couronne verte » chargée d’endiguer le phénomène d’étalement urbain |7|.

Ce n’est qu’il y a peu que la notion de trame verte s’invite réellement au centre-ville, avec, parallèlement, la mise en place d’un projet national de réseau écologique. La « Trame verte et bleue » instaurée par le Grenelle de l’environnement en 2007, vise ainsi à restaurer la biodiversité grâce à la planification de continuités et de réservoirs écologiques |8|. La trame se retrouve dès lors à l’échelle de plans régionaux comme à celle de métropoles (Lille, Paris, Marseille, ...).

Chez nous, dès la deuxième moitié des années 90, la Région de Bruxelles-Capitale s’interroge elle aussi sur la mise en place d’un maillage vert qui s’intègre, au contraire des exemples de l’époque, au coeur même du tissu urbain |9|. Dès 1995, le « Maillage vert » bruxellois sera introduit dans le premier Plan Régional de Développement (PRD) |10|. Le concept sera ensuite travaillé pour aboutir en 2002, dans le cadre du second PRD, au projet de la promenade verte (un itinéraire cyclable et piéton balisé de 60 km autour de la ville, traversant de nombreux parcs et zones boisées) et de continuités vertes : des radiales pénétrant en centre urbain en traversant une série d’espaces verts considérés comme « relais paysagers » |11|.

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Plan du Maillage vert de la Région de Bruxelles-Capitale (sur base du PRD 2002).

Ces deux cas mettent en évidence deux logiques, qui doivent, dans le cas de Liège, se compléter.

  • Une logique de maillage vert en périphérie visant à limiter l’étalement urbain en définissant des espaces devant être préservés de l’urbanisation, et poussant les développements déjà existants à se densifier.
  • Une logique de maillage en centre urbain, visant à revaloriser les espaces verts existants (en les restaurant tout en les connectant entre eux) et faire pénétrer la nature là où elle n’est pas présente.

Prendre en compte des mailles d’échelles différentes

La « maille » a comme spécificité qu’elle peut s’étendre, se connecter à d’autres, s’emboiter, et, par endroit, se préciser par une maille plus fine.

Le maillage liégeois doit pouvoir à long terme s’intégrer dans un éventuel maillage wallon, de même que des initiatives locales, mises en place par des comités de quartiers, collectifs d’habitants ou usagers des lieux, doivent pouvoir trouver leur place dans un maillage à l’échelle urbaine. Planifier le maillage vert liégeois nécessitera donc la prise en compte de ces initiatives, grâce à la rencontre des acteurs de terrains.

D’autre part, il existe actuellement à l’échelle européenne un réseau écologique de grande ampleur, à savoir le réseau Natura 2000. Issu de deux directives datant de 1979 (directive Oiseaux) et 1992 (directive habitat), il est mis en œuvre en Région wallonne à partir de 2001, donnant lieu à la désignation en 2009 de 240 sites protégés |12|. A Liège, il s’agit essentiellement d’une série de zones le long de la Vesdre et de l’Ourthe, et notamment le Sart-Tilman. Ces sites sont à inclure dans le maillage vert liégeois.

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Les zones Natura 2000 autour de la vallée de l’Ourthe et la Vesdre
(source : Géoportail de Wallonie)

Éléments structurants

Notons finalement une série d’éléments du paysage urbain qui peuvent servir de points de départ à la réalisation de ce maillage et devenir ainsi structurants |13|.

Le maillage vert pourra premièrement s’appuyer sur une série de noyaux existants : parcs, forêts, espaces verts protégés... qui bénéficient déjà à l’heure actuelle du statut d’espaces verts au plan de secteur. Pourront être intégrés à ces noyaux notamment les cimetières boisés, comme les cimetières de Robermont ou Sainte-Walburge. Ces noyaux devront bénéficier d’une revalorisation en tant que cœurs du réseau.

Les vallées et cours d’eau sont également des éléments structurant très intéressant : les berges peuvent être protégées ou restaurées afin d’accueillir végétation et faune, ou encore être agrémentées d’arbres d’alignements. Ce sont aussi des éléments linéaires adéquats aux itinéraires piétons et cyclistes, comme le RAVel 1 passant au cœur de Liège, le long de la Meuse, et attirant toujours plus d’usagers |14|.

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Parc de la Boverie.

Les talus de chemin de fer, lorsque c’est possible, doivent permettre à la végétation de se développer librement : il s’agit là aussi d’éléments linéaires important pour la circulation, cette fois essentiellement de la faune et flore. Les anciennes lignes de chemin de fer, quant à elles, tel que la ligne 38 (Vaux-sous-Chèvrement – Hombourg) ou la ligne 210 (Ans – Saint-Nicolas), permettent d’allier aménagements paysagers et promenade.

Témoins de l’ancienne activité minière liégeoise, les terrils sont devenus des lieux de développement d’une nature exceptionnelle. Le projet européen « Pays des terrils » préserve et valorise aujourd’hui 18 terrils dont 11 dans ou à proximité de Liège, sur lesquels l’asbl Natagora a recensé plus de 300 espèces de végétation différentes |15|. Ce projet consiste notamment à la mise en place de sentiers de promenades sur ou autour de terrils. Le maillage vert devrait donner résonance à cette initiative, mais être aussi l’occasion de revaloriser d’autres terrils qui ne font pas partie du programme, dont Batterie Nouveau ou celui de Bernalmont.

Les friches urbaines, comme le site de Bavière en Outremeuse, accueillent aujourd’hui une végétation dense et sont devenues de petits refuges en milieu urbain. Les projets d’urbanisme sur des friches de cette ampleur sont l’occasion d’y intégrer des continuités vertes, tandis que des petites dents creuses que la végétation aurait envahies pourraient devenir des petits parcs de quartier, essentiels dans un tissu urbain dense.

Quant à ce qui concerne les sites en reconversion industrielle dont la dépollution engendrerait des coûts faramineux, la possibilité de laisser ceux-ci en jachère durant vingt à trente ans devrait pouvoir être envisagée, temps nécessaire à la nature pour s’y redévelopper et jouer son rôle de filtre.

Dans les zones plus denses, ce sont des interventions à plus petite échelle, mais s’inscrivant dans une planification globale, que l’on retrouvera : préservations de petites parcelles de verdure (et notamment de dents creuses comme cité plus haut), verdurisation de façades et toitures, plantation d’arbres d’alignements, installation de bacs potagers, ... afin d’améliorer le cadre de vie et renforcer la présence de nature.

Enfin, des espaces plus minéraux tels que des places ou avenues peuvent être aménagés de manière à réduire le trafic automobile et améliorer la place offerte aux modes doux. Ainsi les récents réaménagements des quais de Meuse |16|, permettant aux cyclistes et piétons de circuler de manière sécurisée à l’ombre des arbres d’alignement, en font un itinéraire de liaison intéressant dans le cadre du maillage vert liégeois. De même, le futur tram pourrait lui aussi être prétexte à imaginer certaines connexions.

Conclusion

Face à une urbanisation qui s’étend toujours plus, et des espaces verts qui se feront dès lors de plus en plus rares tandis que la nature en centre-ville mériterait d’être revalorisée, nous pensons qu’il est aujourd’hui primordial pour Liège de développer un outil de planification et de gestion globale de ses espaces verts, sous la forme d’un « maillage vert ».

Ce réseau constitué de noyaux verts et d’itinéraires de liaisons, qui se veut tant écologique que social et paysager, doit pouvoir à la fois allier une logique de mise en valeur et de pénétration de la nature en ville, à une stratégie — en périphérie — de protection des grands espaces verts contre l’étalement urbain.

Le maillage vert revêt donc un réel enjeux urbanistique, devant impliquer autour de sa réalisation et de sa mise en œuvre tant des acteurs de terrain, des habitants, que des acteurs publics, devenant ainsi un projet commun de développement de Liège.

|1| Plan de Secteur de la Région Wallonne, 1987.

|3| Melin, E., Mougenot, C. « Le maillage vert... ou les réseaux de toute nature » in Les cahiers de l’urbanisme n°28-29, 2000.

|4| Les communes de l’arrondissement liégeois bénéficiant aujourd’hui d’un PCDN sont Aywaille, Chaudfontaine, Combain-au-Pont, Esneux, Fléron, Liège, Oupeye et Visé. Source : Wallonie.be.

|6| Blanc, N., Clergeau, P. Trames vertes urbaines, Ed. Le Moniteur, 2013.

|7| Toublanc M., Bonin S., « Planifier les trames vertes dans les aires urbaines : une alliance à trouver entre paysagisme et écologie » in Développement durable et territoires, Vol. 3, n° 2, Juillet 2012. [En ligne].

|9| IBGE, « Le maillage vert » , fiche documentée 2002.

|10| Plan stratégique de développement de la région bruxelloise, équivalent du « SDER » pour la Wallonie.

|11| Eléments que l’on peut voir sur la carte 4 du PRD, 2002 : « Amélioration du cadre de vie ».

|13| Inspirés de la brochure de l’IBGE, Maillage vert et bleu, 2000.

|14| Concernant le RAVel 1 et ses usages, voir l’action menée par urbAgora en aout 2014.

Cette publication a reçu le soutien
du ministère de la culture,
secteur de l'Education permanente

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