Sur les hauteurs de Flémalle, le plateau des Trixhes constitue l’une des expériences d’urbanisme moderniste les plus ambitieuses de l’après-guerre en Wallonie. Pensé pour offrir aux familles ouvrières autre chose que la proximité immédiate des usines de la vallée, le quartier combine logements, verdure, équipements et cheminements piétons. Son histoire montre aussi combien une utopie urbaine dépend de sa réalisation, de son entretien et des politiques qui lui succèdent.
Photographie : église Notre-Dame de Bon Secours aux Trixhes, Sonuwe, 2011, CC BY-SA 4.0 — Wikimedia Commons.
Sortir la ville ouvrière du fond de vallée
Dans les années 1930, Flémalle est étroitement liée aux industries du bassin liégeois. L’habitat ouvrier se concentre largement dans la vallée de la Meuse, au voisinage des voies ferrées et des établissements industriels. Les plateaux, moins exposés aux fumées et aux nuisances, restent encore peu urbanisés.
Le bourgmestre Théodule Gonda confie au Groupe L’Équerre une réflexion sur l’avenir de la commune. Cette équipe d’architectes et d’urbanistes liégeois — nourrie par le mouvement moderne, les Congrès internationaux d’architecture moderne et les expériences de cités-jardins — ne se contente pas de dessiner des maisons. Elle réalise une enquête territoriale, sociale et économique, souvent qualifiée de survey, afin d’identifier les lieux où Flémalle pourrait se développer de manière cohérente.
Le plan élaboré en 1937 retient le plateau des Trixhes. L’objectif est double : répondre au besoin de logements et créer un véritable morceau de ville, éloigné des nuisances industrielles sans devenir une cité-dortoir. La guerre interrompt la concrétisation immédiate du projet. Les premiers chantiers ne commencent qu’au début des années 1950.
Une cité-parc plutôt qu’un alignement de blocs
L’Équerre s’inspire des principes modernistes, mais refuse de réduire le projet à de grandes barres identiques. Le plan associe maisons individuelles, petits immeubles et bâtiments plus hauts. Cette diversité doit répondre aux besoins de ménages différents et produire des espaces à échelle humaine.
Les logements sont regroupés en unités de voisinage. Chacune est organisée autour d’espaces communs et doit pouvoir s’appuyer sur des équipements : école, commerces, lieux de rencontre, installations sportives ou lieu de culte. L’église Notre-Dame de Bon Secours, avec son architecture basse et horizontale, témoigne de cette volonté d’inscrire les services collectifs dans la trame quotidienne du quartier.
Le paysage joue un rôle central. Les bâtiments sont espacés, orientés en fonction de la lumière et reliés par des cheminements piétons. Les enfants et les habitants doivent pouvoir parcourir la cité sans suivre en permanence la voirie automobile. Cette séparation des circulations, très affirmée pour l’époque, reste l’un des traits les plus remarquables du plateau.
Un projet construit pendant près de trente ans
L’ampleur du programme impose une réalisation par étapes. Six unités sont envisagées, mais quatre seulement voient le jour. Les sources généralement reprises pour le quartier comptabilisent 1 326 logements construits, dont 453 maisons et 873 appartements. Les derniers ajouts liés au projet de L’Équerre datent de la fin des années 1970.
Cette durée transforme inévitablement le plan initial. Les techniques de construction évoluent, tout comme les budgets, les normes et les priorités politiques. Les unités réalisées à différentes périodes n’offrent pas toutes la même qualité ni la même fidélité au dessin de 1937. Certains équipements prévus tardent à apparaître ou ne sont jamais construits. Des espaces publics conçus pour un ensemble plus vaste se retrouvent surdimensionnés par rapport au nombre effectif d’habitants.
La route N677, déjà présente dans les réflexions d’aménagement, devient progressivement un axe majeur entre la vallée et l’autoroute. Elle facilite l’accès au plateau, mais coupe aussi le quartier en deux. Les passages et tunnels piétons limitent cet effet sans l’effacer entièrement.
Les fragilités d’une réalisation inachevée
Les Trixhes ne peuvent être comprises uniquement comme l’échec ou la réussite d’un plan d’architectes. La qualité d’un quartier dépend aussi de décennies de gestion, d’entretien, de transformation sociale et de décisions publiques. Le ralentissement des investissements dans le logement social au début des années 1980 met un terme aux extensions prévues. Le Groupe L’Équerre cesse par ailleurs ses activités en 1982.
Des logements édifiés lors des phases tardives présentent des problèmes d’humidité et de ponts thermiques. Plusieurs bâtiments sont rénovés ou remplacés. En 2011, une partie importante de la phase IV est démolie après des désordres persistants. Des routes, lampadaires et cheminements restés sans bâtiments rappellent encore le tracé de cette unité disparue.
D’autres interventions modifient la composition d’origine : rénovation esthétique d’immeubles, remplacement d’un bâtiment semi-circulaire, cession de logements et nouveaux projets sur certaines parcelles. Ces changements ne sont pas tous comparables. Certains répondent à des besoins techniques ou sociaux réels ; d’autres affaiblissent la lisibilité patrimoniale du plan. L’enjeu consiste à améliorer les logements sans effacer ce qui fait la valeur urbaine du site.
Un patrimoine moderne habité
Le plateau ne doit pas être traité comme un décor figé. C’est d’abord un quartier habité, avec ses écoles, ses équipements, ses espaces verts et ses déplacements quotidiens. Sa reconnaissance patrimoniale ne peut donc pas se limiter à conserver quelques façades. Elle suppose de comprendre les relations entre bâtiments, espaces publics, végétation et réseaux piétons.
Cette lecture permet aussi de dépasser les jugements rapides souvent portés sur les grands ensembles sociaux. Aux Trixhes, la générosité des espaces ouverts et la séparation des circulations sont de véritables qualités. Mais elles rendent l’entretien coûteux et peuvent produire des espaces peu animés lorsque le programme initial reste incomplet. La faible densité, recherchée pour améliorer le cadre de vie, devient alors une difficulté pour les commerces et les services de proximité.
La question contemporaine n’est donc pas de revenir à l’identique au plan de 1937. Il s’agit plutôt d’identifier ses principes encore utiles : variété des logements, présence de la nature, priorité donnée aux piétons, équipements accessibles et organisation en voisinages. Une rénovation cohérente peut s’appuyer sur ces qualités tout en améliorant l’isolation, l’accessibilité, la mobilité et la sécurité des espaces publics.
Ce que les Trixhes racontent de l’urbanisme wallon
Le quartier occupe une place singulière dans l’histoire de l’architecture wallonne. Il relie les ambitions sociales de l’entre-deux-guerres à la construction massive de logements d’après 1945. Il montre comment les idées internationales du mouvement moderne ont été adaptées à la topographie, à l’industrie et aux institutions locales du bassin liégeois.
Il rappelle surtout qu’un plan urbain n’est jamais achevé au moment de son inauguration. Les Trixhes ont été conçues, construites, habitées, corrigées et parfois amputées sur près d’un siècle. Leur avenir dépendra de la capacité à considérer simultanément le logement, le patrimoine, le paysage et la vie quotidienne — exactement les dimensions que L’Équerre cherchait déjà à réunir.
Repères chronologiques
- 1937 : enquête territoriale et première conception du plateau par le Groupe L’Équerre.
- Début des années 1950 : lancement des premiers chantiers.
- Années 1950-1970 : construction progressive de quatre unités de logement et de leurs équipements.
- Fin des années 1970 : derniers ajouts majeurs liés au projet de L’Équerre.
- 1982 : arrêt du développement prévu dans un contexte de recul des investissements et de fin d’activité du groupe.
- 2011 : démolition d’une partie importante de la phase IV, affectée par des problèmes techniques persistants.
Sources et prolongements
- Sophie Hubaut et Caroline Minon, « Les Trixhes : utopie et réalités », article historique archivé, 2014.
- « Le plateau des Trixhes à Flémalle : décodage sur le terrain », Canopea, 2018.
- Francis Folville et Pierre Frankignoulle, « Flémalle, la cité des Trixhes », dans Le patrimoine moderne et contemporain de Wallonie, de 1792 à 1958, 1999.
- Pierre Frankignoulle et Alain Malherbe, « Le logement social », Les Cahiers de l’urbanisme, nos 28-29, 2000.
- Flémalle — Les Trixhes, Wikipédia, utilisée comme point de départ bibliographique.
