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Le chaînon manquant

Un journal en ligne sur les questions urbaines à Liège
jeudi 13 août 2009

En ville

Planifier l'incertitude

Regard sur le masterplan du bassin sérésien

Le Masterplan de la Vallée sérésienne est le fruit d’une démarche ambitieuse. Il faut constater avec enthousiasme le courage du pouvoir public à prendre en main la reconversion d’une ville qui était jusqu’alors définie par son activité industrielle, et à expérimenter l’urbanisme comme source d’une nouvelle identité culturelle et sociale. Le climat d’incertitude qui règne cependant encore quant à la fin annoncée des outils sidérurgiques explique la nature vague, non contraignante, voire fantasmatique de l’outil masterplan. Cette fragilité peut pourtant constituer une opportunité à condition que soit imposée une vigilance continue.

13 août 2009 - par Pauline Lefebvre

Seraing était industrie avant d’être ville. Après avoir été le lieu de villégiature des princes évêques, c’est en 1817 qu’elle commence sa véritable histoire lorsque John Cockerill y développe le premier haut fourneau au coke du continent. Cette entreprise connaîtra un essor extraordinaire. Seraing naît par l’agglomération d’habitat autour de son activité industrielle. Avec le déclin de ses outils de production, Seraing cherche aujourd’hui à se redéfinir en tant que ville.

Son territoire est marqué par la vallée de la Meuse. Une grande dichotomie physique existe dans le paysage sérésien : si les monstres d’acier caractérisent de manière univoque le bas de Seraing comme bassin industriel, le territoire est en fait extraordinairement vert, un tiers de sa surface étant couverte de bois. Ceci explique une distribution typologique et sociale inégale : les industries et l’habitat ouvrier se sont accumulés en fond de vallée, alors que les villas puis les lotissements se sont disséminés sur les hauteurs vertes de la ville. La situation socio-économique diffère ainsi fortement entre le haut et le bas de Seraing.

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Pour répondre à ces deux défis, la commune a adopté un masterplan dont l’emprise de 800 ha couvre une grande partie de son bassin industriel. La décision de se munir d’un outil urbanistique correspond à l’ambition de Seraing d’assurer son statut de ville et de se libérer de son identité industrielle. Le masterplan tend en effet à requalifier le cadre de vie, à renforcer la fonction résidentielle, à développer de nouveaux pôles économiques et culturels, et à intensifier une centralité urbaine quasi inexistante. Il prévoit la conversion future des trois sites industriels de son périmètre : les deux hauts fourneaux et la cokerie. La proposition s’inscrit dans les problématiques du territoire. L’élément clef consiste en un boulevard urbain, véritable épine dorsale, qui recoud le haut et le bas de Seraing, en articulant des séquences (résidentielles, tertiaires ou mixtes) ayant chacune son identité propre. Des coulées vertes sont imaginées comme connexions paysagères entre les coteaux et la vallée.

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Source : ERIGES

L’histoire du masterplan de la vallée sérésienne est étroitement liée au déclin progressif et agité de son activité industrielle. Tout commence par la création de l’AREBS, association pour le redéploiement économique du bassin sérésien en 1986 dans le climat de la mort de l’industrie minière liégeoise et de la crise pétrolière. En 2000, Seraing bénéficie du subside fédéral du Fonds des Grandes Villes et l’AREBS se munit d’une cellule urbanisme. Alors qu’en 2003 Cockerill-Sambre annonce la prochaine fermeture de la filière chaude liégeoise, l’AREBS lance un appel d’offre européen pour une étude urbanistique en 2004. L’équipe pluridisciplinaire désignée est emmenée par le bureau d’urbanisme français Reichen & Robert. Le Masterplan de la Vallée Sérésienne est finalisé en juin 2005. ERIGES (Ériger Seraing), une régie communale autonome, est créée pour mettre en place le projet et assurer la reconversion de Seraing. La même année, le haut fourneau 6 était mis sous cocon. Pourtant, de rudes luttes syndicales tentent de sauver l’activité sidérurgique pour éviter un désastre social et économique. La réouverture du HF6 en 2007 marque une victoire largement applaudie. Cependant, le comité des riverains du haut fourneau se mobilise pour dénoncer les nuisances. Quant au masterplan, il continue son chemin, même s’il est touché par cette réouverture, parce que d’une part elle fragilise l’image positive de la ville que le projet tente de véhiculer auprès des habitants et de potentiels investisseurs et que, par ailleurs, celui-ci repose en partie sur la reconversion des sites industriels. En fait, la renaissance saluée du HF6 n’était que le sursaut d’une agonie certaine : la crise financière actuelle a entraîné la mise en veille des deux hauts fourneaux, leur réouverture se limite aujourd’hui à une promesse.

Ce récit met en lumière la concomitance de deux débats. D’une part, se tient un combat pour le maintien de l’activité sidérurgique contre les arguments de rentabilité du marché mondialisé. D’autre part, les pouvoirs publics ont mis en place les ingrédients d’un avenir autre, d’une conversion économique et sociale entraînée par un renouveau territorial.

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Seraing, vue sur la cockerie depuis la rue Guillaume d’Orange. Source : MPL.

Il convient de souligner les qualités de cette démarche ambitieuse. La ville de Seraing a fait appel à des urbanistes d’envergure internationale pour dessiner son masterplan, dont les qualités intrinsèques en tant que vision urbanistique et paysagère sont indéniables. Pour mettre en place le projet, une régie communale autonome a été créée parce qu’une telle structure est plus efficace qu’une administration et permet en outre de réaliser des partenariats publics-privés. La communication que mène ERIGES autour du projet urbain est intense, tant auprès des habitants qui sont amenés à participer tout au long du processus qu’auprès du grand public et des investisseurs. Il est enthousiasmant de constater le courage des pouvoirs publics à prendre en main l’avenir d’un territoire et à expérimenter l’outil masterplan comme source potentielle d’une nouvelle identité urbaine.

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Seraing, école polytechnique, vue depuis Jemeppe. Source : MPL.

Il importe à présent d’explorer les fragilités inhérentes à un tel outil et à un tel contexte. En effet, face à l’avenir encore incertain de la sidérurgie sérésienne, l’effectivité du masterplan reste en suspens. Les délais de sa matérialisation sont soumis à la libération des sites industriels. Même l’axe principal du projet, le boulevard urbain, est assujetti à ce facteur inconnu et devra être réalisé par tronçon dans un premier temps. Seules les zones prioritaires jouissent d’une plus grande autonomie et peuvent être planifiées dès à présent. ERIGES, n’ayant que rarement la maîtrise du foncier, doit traiter des projets au cas par cas. En réalité, le masterplan n’est pas un projet urbanistique à réaliser tel quel mais bien une stratégie mise en place pour prédire un futur encore instable.

Pour offrir une vision globale du territoire, dans le contexte sérésien, le masterplan doit forcément rester flexible. Il ne sera pas directement officialisé dans des plans urbanistiques légaux tels un plan de secteur ou un plan communal d’aménagement qui assureraient le respect de certaines décisions du projet. Seuls quelques PCA seront modifiés afin d’y insérer de nouvelles recommandations. En tant que document non contraignant, le masterplan ne comporte aucune garantie de réalisation. Par contre, il renforce les pouvoirs publics face à Arcelor-Mittal, dont les intérêts privés et financiers ont toujours pesé sur le sort de Seraing-ville-industrielle. Il constitue le moment initial d’une démarche dont la qualité tiendra dans la stimulation qu’il provoque.
Le masterplan est une vision de la ville, à laquelle les acteurs du développement territorial peuvent se référer. Il s’agit de la fabrication d’un imaginaire urbain, à la fois pour que les habitants trouvent un sens valorisant à leur ville, et pour que les investisseurs soient attirés par un contexte urbain prometteur. Ce sont de grands mots d’urbanistes qui sonnent comme des promesses : un boulevard urbain, des séquences, un parc habité, des coulées vertes,...

Si la proposition urbanistique répond à des problématiques sérésiennes (recoudre le haut et le bas de la ville, renforcer la centralité, etc.), les grands concepts qu’elle produit sont finalement assez génériques. On s’étonne surtout de voir le masterplan faire table rase des outils sidérurgiques, dont la prégnance visuelle et affective définit l’identité historique et actuelle du territoire. Le projet a comme ambition avouée de libérer Seraing de son passé industriel pour se tourner vers son avenir de ville. Il est pourtant difficile de croire que les éléments mis en place par le masterplan seront capables de rivaliser avec les monstres d’acier démantelés pour générer une identité proprement sérésienne. La construction d’un nouvel imaginaire urbain gagnerait à s’appuyer sur la force d’un patrimoine à réinterpréter.

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Source : © Vincente Duseigne.

Il existe par ailleurs une apparente incohérence entre la volonté du masterplan de ne pas figer une proposition et la précision de ses plans et images. Les documents montrent des implantations explicites et les typologies et formes tant urbaines qu’architecturales sont plus qu’esquissées. Si ces illustrations ont pour objectif de communiquer le projet, elles défigurent parfois les concepts. Ainsi, la notion de boulevard urbain évoque une typologie citadine qualitative à laquelle les images ne font pas référence. Qu’il traverse des zones économiques ou résidentielles, le boulevard s’apparente plutôt à un axe fonctionnel et voué à l’automobile... Si ces représentations sont peut-être trompeuses au regard des intentions des porteurs de projet, il convient toutefois d’être plus exigeant. Le masterplan doit former le cadre d’un imaginaire qualitatif à opposer aux contingences et à partager avec les acteurs qui seront nécessaires à la construction du nouveau Seraing.

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Source : ERIGES
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Source : ERIGES

Les pouvoirs publics se sont donc munis d’un outil ambitieux adapté à la situation imprévisible de leur territoire. Le masterplan ne constitue que l’acte premier, il lance un dispositif dont toutes les étapes seront importantes. Il responsabilise tous les acteurs du projet plus qu’il ne les soulage. Il impose une vigilance accrue et continue, tant aux pouvoirs publics qu’à tous les citoyens, pour maintenir l’ambition initiale. Des stratégies doivent être imaginées en vue d’assurer la qualité des étapes ultérieures. Les acteurs du développement doivent être conscients de l’exigence du processus et de la limite de leurs compétences propres. Ils peuvent fabriquer des dispositifs pour s’entourer de forces extérieures : experts, habitant, ... afin de garantir la qualité des projets. Dans le cadre de ses commandes publiques, ERIGES aurait par exemple pu faire appel à la procédure du concours d’architecture plutôt qu’à un simple appel d’offre, pour assurer peut-être une plus grande qualité architecturale. Que ce soit par l’imposition de règlementations, par sa main-mise sur l’espace public, par l’organisation obligée de concours d’architecture, ou par d’autres stratégies à inventer, les pouvoirs publics doivent s’assurer une certaine maîtrise face aux acteurs privés, qui seront les principaux protagonistes du renouveau de la ville. C’est en effet la qualité des réalisations qui sera garante du maintien de l’enthousiasme provoqué par cette vision urbaine.

Cet article a été écrit à partir d’une étude réalisée en collaboration avec Sophie Ghyselen, Marie Liesenborghs, Quentin Nicolaï et Bénédicte Parmentier.

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