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MetroBasel, imaginer la ville en roman photo

3 septembre 2009 - par Antoine Faja

Hormis celle des amateurs d’art contemporain, dont elle est un lieu névralgique, la ville de Bâle, porte de la Suisse, ne retient guère l’attention des voyageurs qui la traversent sur la route de l’Italie. La cité rhénane est pourtant le lieu d’un dynamisme urbain étonnant, dont témoigne, d’une façon originale, la dernière production de « Studio Basel » |1|. Se présentant comme un Institut de recherche urbaine où les activités d’enseignement, de conception et de recherche sont considérées comme allant de pair, « Studio Basel » est une école d’architecture fondée en 1999 par quatre architectes dont les deux stars que sont Jacques Herzog et Pierre de Meuron |2|. Elle est rattachée à l’Institut technologique de Zurich (ETH).

La dernière promotion de l’école s’est accompagnée d’une publication formellement surprenante : sur le modèle d’un projet similaire réalisé au Kenya |3|, les étudiants ont publié une bande dessinée — ou plus exactement un roman photo — traitant d’urbanisme, d’architecture et de prospective territoriale. Si le concept est surprenant, du roman photo, cependant, l’essentiel n’est pas oublié puisque les 300 pages d’exposé sont sommairement scénarisées autour de la gentille histoire d’amour de Michel et Patricia. Le choix de ce support original a un avantage certain et non négligeable lorsqu’on parle d’urbanisme : il permet une richesse iconographique débordante. Des centaines d’images, pour la plupart des photos, souvent transformées par divers procédés numériques ou manuels, des montages photos, mais aussi de la retouche d’image en abondance, donnant à voir dans une immédiateté confondante les idées d’aménagement qui défilent par dizaines. Au point qu’on finit par ne plus savoir exactement ce qui relève de la description des lieux et ce qui relève de la fiction.

« MetroBasel », étonnant objet qui s’avale en une petite soirée très agréable, est une réflexion fourmillante sur le devenir de la zone urbaine de Bâle, cette agglomération suisse qui a franchi les frontières française et allemande pour devenir transnationale. Même si la conception « trinationale » de la ville, qu’ils revendiquent, relève sans doute autant du marketing urbain que de la réalité d’une ville dont les principales fonctions restent localisées en Suisse, les auteurs la prennent au sérieux puisque leur ouvrage est, fait remarquable, disponible en trois langues (allemand, bien sûr, mais aussi anglais et français) et que bon nombre de leurs propositions visent à « abolir les frontières » (nonobstant le fait qu’ils n’abordent que très pudiquement la question de la concurrence fiscale que se livrent les territoires).

Après une introduction relativement convenue, mais utile pour qui ne connaît pas les lieux, portant sur les aspects historiques, géographiques, naturels, économiques et paysagers de la ville ainsi que sur les différents modèles qui ont présidé à son urbanisation au cours des siècles, on entre rapidement dans le vif du sujet, articulé autour de six chapitres : se loger, travailler, se déplacer, faire ses achats, apprendre et se détendre.

Des idées qui fusent en tous sens

Plus encore que dans sa forme, c’est dans les propositions qu’il formule que se trouve le principal attrait de cet ouvrage, dans le travail conséquent de prospective urbaine qu’il propose.

La volonté des auteurs, centrale, manifestée de bout en bout, de rendre à la ville un accès beaucoup plus large au Rhin retient évidemment l’attention du lecteur liégeois. Si la cité rhénane a échappé à la multiplication des voies rapides sur les rives de son fleuve, celles-ci n’en sont pas pour autant partout faciles d’accès ni utilisées au meilleur escient : entre de multiples zones industrielles et des jardins accaparés, nous disent les auteurs, par une minorité de privilégiés, le potentiel d’urbanisation de ces espaces rivulaires est considérables. De quoi justifier une réorganisation complète des espaces portuaires, pour libérer des dizaines d’hectares sur les rives. On notera aussi, dans cette même veine, l’idée de transformer des barges portuaires — ces conteneurs flottants omniprésents dans le paysage des grands fleuves d’Europe — en espaces de vie flottants : plages ou piscines à ciel ouvert (en été), marchés, parcs, patinoires (en hiver), cinémas, terrains de sport. Ces barges-loisirs sont imaginées comme des outils de première ligne dans la transformation d’anciens sites industriels. Plusieurs barges-parcs alignées le long d’un rivage jusque là inaccessible aux piétons permettraient par exemple de garantir la continuité d’un cheminement de promenade.

Autre thématique, le problème des coupures spatiales que constituent, par leur encombrante présence, les réseaux de transports — chemin de fer et surtout autoroutes — suscite une série de propositions

Plaidant pour l’extension des réseaux de transport public à travers les frontières.

Ainsi, la proposition de créer un tunnel ferroviaire permettant au RER d’arriver au centre-ville s’accompagne de l’idée de créer, avec les 2,3 millions de mètres cubes de déblais attendus, un monticule — un terril dirions-nous — en pleine ville. Cette intervention paysagère majeure est pensée comme un écho aux sommets voisins des « trois ballons » (le Ballon d’Alsace, le Ballon Suisse et le Ballon Badois) et comme une manière pour les habitants de la ville d’obtenir, outre un nouvel espace vert, un accès visuel aux massifs montagneux avoisinants (le Jura au Sud, le massif alsacien au Nord-Ouest et la Forêt-Noire au Nord-Est). Dans le même ordre d’idées, les auteurs proposent la création d’un « central park », nouveau pôle d’urbanisation à l’Est de la ville, ainsi que d’un réseau lacustre artificiel, comprenant notamment un nouveau lac à créer dans la partie centrale de l’agglomération, à proximité immédiate du centre.

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Parmi d’autres, on relèvera encore l’idée d’une place publique posée sur le fleuve, inspirée d’un projet élaboré en 1899 par l’architecte F. Keck qui visait à implanter une halle au beau milieu du fleuve. Ne parvenant pas à trouver le lieu où créer le nouvel espace public qu’ils souhaitaient voir prendre place dans le centre-ville, les auteurs imaginent rien moins que d’élargir le pont historique de la ville — la vénérable Mittlere Brücke, datant de 1255 (illustration ci-dessus) — pour former une véritable place triangulaire, sur le Rhin, où ils imaginent se tenir des marchés, des fêtes, du cinéma en plein air.

Limites et fécondité d’une démarche

On ne fera pas ici un inventaire complet des propositions plus ou moins originales, plus ou moins intéressantes que recèle ce bouquin. Bien sûr, les limites de l’exercice sont connues : un formalisme faisant largement abstraction des conditions sociales et économiques de la situation sur laquelle il raisonne ne peut déboucher que sur des propositions « hors-sol », façon lettre à Saint-Nicolas ou Simcity 2000.

Plus grave, on soulignera quand même, dans la conception de la ville proposée, la troublante absence de prise en compte des enjeux démocratiques. Si l’ouvrage échoue selon nous à emporter l’adhésion du lecteur sur le caractère réellement transnational du projet urbain envisagé — en dépit des regrets exprimés à juste titre sur le manque de coordination des politiques d’aménagement du territoire et des protestations un peu naïves sur la nécessaire absurdité des frontières — c’est parce qu’il ne dit pas un mot de la manière dont il envisage la construction d’une citoyenneté à l’échelle de cette agglomération. A fortiori, l’enjeu de la justice sociale est presque inexistant.

Pour autant, cette démarche nous semble utile : elle nous apporte non seulement de précieuses propositions, dont certaines seront peut-être applicables dans d’autres circonstances, mais surtout, en ouvrant des perspectives d’une manière délibérément iconoclaste (on imagine que les défenseurs du patrimoine n’auront pas été ravis de voir le sort qui était réservé au pont médiéval), en faisant tomber des carcans et des œillères, elle montre tout l’intérêt qu’il y a à donner de la place à la créativité — c’est-à-dire dégager du temps, mobiliser des moyens et mettre en place des situations de parole qui la permettent — dans la manière d’imaginer le territoire : il n’y a nulle fatalité à la morosité urbanistique.

Et puis, au terme de la lecture, on continue à feuilleter, on va rechercher des éléments qu’on avait trop brièvement passés, profitant de la facilité qu’offre l’illustré pour y circuler en tous sens. Curieusement, on a l’impression de savoir quelque chose de la ville alors qu’on n’y a jamais mis les pieds ; on perçoit certaines choses de son fonctionnement tandis que la multiplication des images ont rendu familiers les principaux paysages. Tout cela, en fin de compte, donne envie d’aller la visiter.

Cet ouvrage est disponible dans la bibliothèque d’urbAgora.

|2| Lauréats du Prix Pritzker, auteurs notamment de la Tate Modern de Londres, ou du stade olympique de Pékin.

|3| « Struggle for Nairobi », de Terry Hirst et Davinder Lamba.

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