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Le chaînon manquant

Un journal en ligne sur les questions urbaines à Liège
mardi 15 septembre 2009

Lecture

Vers une écologie de l'espace

15 septembre 2009 - par Nicolas Zurstrassen

« Ou l’humanité, (…), réinventera son devenir urbain, ou elle sera condamnée à périr sous le poids de son propre immobilisme qui menace aujourd’hui de la rendre impotente face aux extraordinaires défis auxquels l’histoire la confronte »
Félix Guattari

« L’époque actuelle serait peut-être plutôt l’époque de l’espace. Nous sommes à l’époque du simultané, nous sommes à l’époque de la juxtaposition, à l’époque du proche et du lointain, du côte à côte, du dispersé. Nous sommes à un moment où le monde s’éprouve, je crois, moins comme une grande vie qui se développerait à travers le temps que comme un réseau qui relie des points et qui entrecroise son écheveau. »
Michel Foucault

Cette première contribution au journal de l’association urbAgora constitue pour moi l’occasion de parsemer des balises qui orienteront les prochaines.

Ces pages viseraient à accueillir des notes de lecture, touchant à ce que nous pourrions appeler une « écologie de l’espace » ou une « théorie non triviale de l’espace », résolument tournées vers la pratique individuelle et collective. Soit une tentative de rassembler, de partager des réflexions, déjà abondantes et passionnantes, quant aux mutations ininterrompues de l’espace dues, entre autre, aux reconfigurations permanentes du capitalisme contemporain.

Il s’agira non pas de résumer les travaux traités, mais bien de tendre ceux-ci vers la problématique qui nous intéresse, des les entendre d’une certaine manière pour, je l’espère, vous transmettre le désir de les parcourir à votre tour.

L’initiative m’est venue entre autre du fait que, écoutant de débats et des discours, lisant des articles portant sur le sujet, il m’est apparu avec effroi le fait qu’est encore très répandue une conception de l’espace terriblement archaïque, mais néanmoins efficiente, dont on peut mesurer les conséquences dévastatrices tous les jours : l’appréhension de l’espace comme un plan « objectif, neutre, et impartial », malgré l’évidence qui veut que cette conception soit éminemment contingente, ayant émergé au cours de la modernité occidentale.
Que nous est-il arrivé pour que perdure une conception selon laquelle l’espace serait une étendue rationnelle, abstraite et quantifiable, transparente et homogène, prévisible et reconductible, homogène et administrable, objet plane sur lequel serait simplement posé des sujets humains ?

Or, rien n’est plus réductionniste et fallacieux et qu’une telle perspective, amenant à la résignation collective, chacun dans son coin. Loin d’accréditer l’idée consensuelle selon laquelle la modernité aurait compliqué le monde au point de le rendre ingérable, j’aimerais plaider le fait que le sentiment d’impuissance ambiant tient bien plutôt à la certitude que nos territoires sont des réalités « en soi », des « objets » métrisables, calculables.

Ce point de vue objectivant, les acteurs du capitalisme mondial intégré (selon l’expression édifiante de F.Guattari) le réfute, paradoxalement, en l’épousant.

Présupposant cette pseudo neutralité de l’espace, le champ est conséquemment « libéré » pour agir dessus de manière démiurgique, selon des intérêts étriqués, faisant fi des êtres qui habitent les lieux, négligeant les localités, violentant les relations que les humains et les non-humains ont tissés entre eux de proche en proche,… d’une façon inobjectivable par un point de vue surplombant et gestionnaire. Ce dernier, littéralement, liquide les solidarités locales, entraides, dimensions sensibles et tangibles, notre géographie existentielle et intime.

A. Frémont écrivit à propos de cette violence spatiale : « toutes se veulent techniques ou scientifiques. Aucune n’est inventive. Aucune ne prend en compte les dimensions esthétiques de l’espace, les formes aussi bien que les vibrations plus secrètes, les paysages réels et leurs transcriptions pas des peintres, des cinéastes, des romanciers, des poètes. Peut-on vraiment aménager le territoire sans inventer, au-delà de l’urbanisme, un art de l’espace ? ».
Et, artistes de nos territoires, nous le sommes tous potentiellement… bien que tout soit fait pour que nous ne puissions nous réapproprier cette vivacité-là.

Les influences des travaux de Michel Foucault, d‟Henri Lefebvre sur la ville, la diffusion de l’influence de l‟École des Annales dans les autres sciences sociales, celles de Fernand Braudel, et de beaucoup d’autres nous offrent d’extraordinaires matériaux permettant d’ accorder une plus grande attention à la dimension spatiale.

Ces chercheurs convergent pour solidifier l’idée que l’espace n‘est pas un support, un « donné », mais une « construction ». A la société soi-disant unifiée et exempte de conflits que l’on nous impose dans un monde où tout doit circuler, de telles recherches nous invitent à sentir à quel point l’espace est toujours un enjeux de pouvoir, habité par des forces en contradictions, des frictions, des aspérités, sans « commun » à priori, mais toujours à fabriquer, ensemble.

Un tel déni engendre des effets calamiteux sur tout ce qui ne peut se plier à la logique hégémonique des experts, de ceux qui, dit-on, « savent mieux » car « le monde bouge, il faut s’adapter ». A cette logique univoque, il nous faut opposer une complication des problèmes, mettre au jour les aspects d’une réalité que nos Responsables sont bien incapables de voir.

Tout le problème- et ce sera notamment le sujet de l’article, au prochain numéro, sur Félix Guattari- est de ne pas se laisser aller à la nostalgie, idéalisant un territoire supposé stable qui aurait été détruit, liquéfié par la « déterritorialisation » capitaliste, par la gestion étatique etc.

Comment maintenir une actualité de la résistance, donc de l’invention, dans une telle configuration de pouvoir liquide, en constant réaménagement ? Comment se réapproprier nos lieux d’existence en construisant collectivement des représentations fécondes qui tresse, par le jeu des interactions, les regards de ceux qui le vivent par des voies différentes ?

Vers une politique démocratique qui déchiffrerait les sons complexes et enchevêtrés de la ville et porterait sur la partition les mélodies des différents musiciens, pour essayer de les harmoniser. Vers un tout, un « commun » qui serait plus que la somme des parties ou des dits « intérêts individuels » et qui renouerait avec l’étymologie du mot : inter-esse, être-avec.

Inventer un nouvel art d’habiter- le réenchentement de l’espace
Michel roux

Dans cet ouvrage vivifiant, novateur et fécond, M.Roux y construit une pensée précieuse pour "aider" ceux qui ont la responsabilité de "nos" territoires, à renoncer à leur rôle de prescripteur, au profit de celui de traducteur et de tresseur, pour élucider ensemble les conditions d’une habitabilité respirable.

Notre regard est subtilement transformé au cours des pages.

Deux idées-forces concourent à cette métamorphose. L’auteur nous fait sentir, d’une part, à quel point le territoire ne peut être appréhendé sans prendre en considération le rapport poétique que chacun entretient avec lui. D’autre part, il affirme avec force combien la mécompréhension de nombreux phénomènes sociaux (citant volontiers les exemples de la violence routière ou la crise des banlieues) est liée à la méconnaissance, par les conceptions dominantes fondant les politiques publiques (géographiques, économiques, urbanistiques ou sociologiques), de cette dimension poétique du territoire. Laquelle perspective de recherche qui ne peut se concevoir que dans l’interdisciplinarité.

Nous ne « sommes » pas sur un territoire, mais nous l’ « habitons », c’est-à-dire que notre rapport à l’espace ne peut se réduire à la seule fonctionnalité que les schémas d’aménagement cultivent à loisir.

L’auteur montre comment une conception géométrique, et donc abstraite, du territoire s’est imposée en Occident. Au nom « d’une figuration naïve de l’égalité spatiale et du credo fonctionnaliste » on a produit aussi des catastrophes urbaines, des « processus qui désagrègent les espaces et les temporalités intimes des êtres pour les recomposer selon des standards ».

Loin des figures désincarnées que manipulent les aménageurs de tous poils, Michel Roux préconise de réhabiliter la pensée mythique, laquelle « donne du sens aux gestes les plus habituels, en reliant l’être à son environnement ». Ravalant ces cultures au rang de pensées "primitives" sans intérêt, la Modernité se trouve bien démunie en dépit de ses moyens techniques (traitement statistiques, modélisation économétrique, simulation informatique etc.) pour penser ce qui attache l’homme au territoire.

A cette perspective philosophique, Roux ajoute un riche regard historique éclairant les violences urbaines actuelles ou les replis communautaires. Une reconstitution de territoire clos peut être expliqué par le fait que les êtres furent en grande partie coupé de leurs localités propres pour les assigner ensuite à de nouveaux territoires standardisés, contrôlés, et dévolus à la machine étatico-capitaliste. Dès lors, d’autres agencements locaux se cherchent, souvent de manière réactionnaire. Nous n’avons pas à choisir entre d’un côté, le supermarché et l’autoroute qui, soi-disant, « ouvrent sur le monde », et la constitution réactive de sphères sclérosées, asphyxiantes, fermées sur le dehors.
Une réticence m’a hanté cependant à la lecture de cet ouvrage. Celui-ci ne nous dit rien des contours que pourraient prendre une action politique, une délibération qui apporterait un sens collectif à ces dimensions fondamentales dont nous parle admirablement bien Michel Roux.

Au prochain numéro :

a) Avec Foucault, après Foucault- disséquer la société de contrôle
Olivier Razac

Olivier Razac s’interroge, dans ce livre-outil, sur le destin des sociétés de contrôles, succédant, selon Gilles Deleuze, aux sociétés disciplinaires étudiées par Foucault.

Qu’est-ce à dire ? Alors que les sociétés disciplinaires sont caractérisées par une concentration du pouvoir dans des espaces délimités, dans de grands milieux clos, dans les sociétés de contrôle, ce dernier est devenu bien plus diffus, ouvert et fluant. Toutefois, ces deux réalités sont bien plus intriquées que séparées.

Pour souligner cette intrication, Razac s’attache à des objets dits « triviaux », tels que le GPS, ou la téléréalité… Tous ces dispositifs qui modulent les existences subrepticement, furtivement, discrètement, sont décortiqués, analysés par l’auteur avec une passion du réel réellement communicative.

Nous avons trop souvent tendance à identifier le pouvoir dans le chef de l’Etat, ou dans quelque bloc supposé fixe. Or, l’ouvrage de Razac nous permet d’appréhender, avec Foucault et après lui, un pouvoir capillaire, circulant dans les rapports de force microscopiques qui agitent le champ social.

b) Pratiques écosophiques et restauration de la Cité subjective
In Revue Chimère 50- Félix Guattari, recueil

Un constat, faisant problème, s’impose toujours chez Guattari : l’être humain contemporain est fondamentalement « déterritorialisé ». Ce concept d’apparence barbare, essentiel dans sa pensée, signifie simplement que nous ne pouvons plus nous accrocher à un sol stable, supposé immuable, mais que nos existences, nos représentations, nos « espaces existentiels » sont en perpétuel mouvement, en métamorphose permanente.

Il s’agit de partir de là, résolument, afin de ne pas fantasmer sur un arrière-fond, un Eden qu’il suffirait de « retrouver ». Il n’y a pas de passé à regretter car, d’une certaine manière, nous avons toujours été déterritorialisés… Chercher à aller à l’encontre de ce processus en devenir produirait les effets que l’on tente de conjurer.

Dès lors, comment expliquer que malgré le fait que tout circule, nous dit Guattari, tout semble néanmoins stagner, rester en place : les existences tendent à s’homogénéiser, les espaces à se ressembler, les modes de vie à se singer en fonction d’un modèle unidimensionnel distillé par le star system… ?

Face à ces phénomènes massifiant, Guattari met en garde et nous fournit des outils pour se protéger et inventer. Contre quoi ? : une probable pétrification des subjectivités, de ses sensations, de ses pensées, de sa singularité, intoxiquées que nous sommes par le spectacle infantilisant et déresponsabilisant.

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